Rencontre : Christophe Sedierta, fondateur des éditions La dernière goutte

Pour la seconde fois, Christophe Sedierta intervient dans le cadre du Master Edition afin de partager une expérience pratique avec les étudiants. En effet, il est un des deux fondateurs de la maison d’édition La dernière goutte.

Cette structure est une petite maison d’édition indépendante située à Strasbourg. Elle est encore toute jeune, puisqu’elle a fêté ses six ans le 1er février dernier. Publiant uniquement de la littérature générale et des traductions, son catalogue contient actuellement 27 titres.

La création de la maison

En 2006, M. Sedierta et son associée, tous deux passionnés de lecture, ont eu l’envie d’en « faire quelque chose » pour défendre certains aspects de cette passion : c’est ainsi qu’ils en sont venus d’abord à l’idée de fonder La dernière goutte.

Un an et demi s’est écoulé entre la formation du projet et sa concrétisation, avec la publication des premiers livres en février 2008. Entre mai-juin 2006 et janvier 2008, il a fallu apprendre le métier, rencontrer d’autres professionnels, etc.

La plupart des maisons d’édition fonctionnent en association ou en SARL. Une petite maison choisira plutôt la SARL, beaucoup plus souple et qui permet de réunir un capital de départ, nécessaire pour payer les intervenants extérieurs. La dernière goutte fonctionne en SARL avec neuf associés, qui ont réuni un capital de départ de 28 000 euros.Cette somme est nécessaire pour payer les différents intervenants (imprimeur, graphiste, etc.) : il faut sélectionner ces derniers, les rencontrer, échanger…

Selon M. Sedierta, ce qui fait tout l’intérêt de créer et de diriger sa propre maison, c’est le fait de pouvoir suivre tous les aspects de la création d’un livre, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans une grande maison d’édition très segmentée.

Aujourd’hui, M. Sedierta et son associée continuent de travailler ensemble, en se répartissant les tâches et en travaillant à côté pour faire vivre la maison. Si tous les deux s’occupent du travail littéraire, M. Sedierta se charge également du reste.

La création du catalogue

L’idée originelle des fondateurs était de publier assez peu de livres (quatre par an) pour les accompagner le plus longtemps possible. En 2013, ils ont publié sept livres. Une petite maison d’édition ne peut pas aller au-delà de huit publications par an.

La dernière goutte a une ligne éditoriale bien claire : de la littérature, générale ou étrangère, et des textes mordants, un peu noirs, qui bousculent les habitudes du lecteur et surprennent. Pour une petite maison, avoir une ligne éditoriale claire et cohérente est aussi une façon d’émerger, d’avoir une visibilité auprès des libraires et lecteurs et d’être identifiée.

La littérature visée était plutôt européenne, puis au hasard des propositions, ils en sont venus à publier des auteurs d’Amérique du Sud (onze romans ou recueils de nouvelles), des auteurs allemands, suisses, anglais, italiens, hongrois et français.

Le travail de l’objet-livre

Pour être identifiés, ils ont aussi essayé de travailler sur l’objet-livre lui-même pour en faire quelque chose qui correspond à la maison. Ils souhaitaient un livre assez épuré, qui mette plus en valeur le texte qu’un visuel qui détournerait justement le lecteur du celui-ci. Pour ce faire, ils ont fait appel au graphiste strasbourgeois Philippe Delangle. Ce dernier travaille également aux Arts Décoratifs et pour l’agence de graphisme Dans les villes. Un travail important a été effectué sur la typographie, la couleur de la couverture (ivoire) ainsi que sur le logo pour que la maison soit identifiée. Ces techniques permettent de faire ressortir les livres de la maison sur la table d’un libraire.

L’intérieur du livre était également l’objet d’une réflexion : il fallait un papier de qualité qui ait une main agréable à l’œil et au toucher, et une typographie qui ne change pas, pour habituer le lecteur. Le but était que le lecteur ne remarque pas une typographie et une mise en page particulières en ouvrant le livre.

Ils ont également fait appel à des dessinateurs de bande dessinée indépendante pour certains dessins de couverture : Baladi a notamment illustré la couverture de Chronique d’un désordre ordinaire.

En octobre 2013,  la collection « Fonds noirs » a été créée pour accueillir des romans noirs et des polars. Ils ont gardé le même graphiste et la même présentation de couverture (typographie, logo), la seule différence résidant dans la couleur : d’ivoire, elle est passée à rouge. Toutefois, ils ont eu l’idée de marquer l’œil du lecteur en dehors de cette couverture par le biais de trois éléments graphiques qui rappellent des éléments du roman lui-même. Les livres de cette collection sont sortis en avril et mai 2014.

Comment trouver les textes ?

Au départ, ils publiaient les textes qui leur plaisaient, mais cela s’est rapidement étoffé. Par la suite, certains de leurs contacts qui lisent dans d’autres langues les ont contactés afin de proposer des textes, puis des traducteurs pour la littérature étrangère. Il arrive également que parfois des maisons d’édition étrangères (voire des agents littéraires qui ont des catalogues d’auteurs) les contactent.

L’éditeur fait des choix, travaille avec l’auteur (ou le traducteur) pour remanier le texte. Par conséquent, il faut trouver de bons traducteurs : le texte peut plaire, mais le travail de traduction non. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’éditeur juge la qualité d’une traduction au français. Selon M. Sedierta, un bon traducteur est l’auteur des textes en français – tout en restant fidèle –  pour s’adresser à des lecteurs de sa propre langue, et non le traducteur « littéral » du texte d’origine.

La commercialisation

Publier un livre coûte très cher : il faut obtenir des subventions, ou vendre suffisamment de livres pour ne pas perdre d’argent et publier le livre suivant. Sachant qu’il faut également payer les différents intervenants de la chaîne du livre, on atteint rapidement les 7000 euros. Actuellement, le tirage de la maison oscille entre 1500 et 2500 exemplaires.

Pour vendre les livres, il faut également que les livres soient présents en librairie, c’est-à-dire non seulement à l’intérieur du bâtiment mais aussi sur la table du libraire. Quand on n’a pas accès à la presse, le libraire est en effet le seul moyen de toucher le lecteur et de lui conseiller un livre.

Il existe deux moyens pour être en librairie : l’éditeur peut voir les libraires directement pour leur demander de prendre des livres en dépôt, ou il peut passer par des diffuseurs-distributeurs. La dernière goutte est diffusée par Le Seuil et distribuée par Volumen depuis un an.

La maison d’édition, comme toute petite maison d’édition indépendante, perd de l’argent chaque année. Par conséquent, il est très rare que les petits éditeurs se payent : ils préfèrent engager les gens pour travailler dans la structure et les payer, plutôt que de se payer eux-mêmes… La situation de l’éditeur indépendant reste ainsi particulièrement fragile.

Rédigé par Ariane Theiller

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