Moi, Assassin : une BD en noir et rouge

Antonio Altarriba et Kéko étaient présents au festival d’Angoulême 2015, pour leur nouveau livre, Moi, Assassin. Lauréats du Grand prix de la critique ACBD, c’est une lecture majeure de l’année, qui s’impose avec un style peu commun.

C’est une bande dessinée qui aurait plus des allures de chef d’œuvre littéraire. Un chef d’œuvre dont l’exergue serait tirée de Sade, plongeant l’ambiance dans le mal pour le mal, un peu comme le concept de l’art pour l’art. Et pour cause : celui qu’on va écouter, observer, est un professeur d’Art à l’Université Basque qui, à coté de ses conférences intellectuelles, n’hésite pas à s’adonner à la pratique d’un art qu’il place au-dessus des autres : le meurtre. Enrique crée en donnant la mort. À travers l’histoire de ses actes sanglants, qui commence par un incontrôlable accès de violence devant l’imposture artistique d’un peintre contemporain, on découvre aussi l’univers académique du professeur. Féroce, cruel, ironique et souvent ridicule, on peut se demander si ce n’est pas le meurtre qui permet à notre narrateur de garder son apparence d’un calme pur entre ces luttes pour la reconnaissance et la suprématie. C’est un récit piège, où l’on se laisse prendre facilement, où le charisme du personnage nous fait abandonner toute distance critique : on plonge nous aussi dans le meurtre à pleines mains.

Moi, Assassin est dessiné par Kéko dans un noir et blanc sans demi-mesure, sur lequel vient s’étaler le rouge du sang, le rouge de la fureur d’Enrique, mais aussi celui de son impuissance.

Antonio Altarriba, Keko, Moi, Assassin, 2014 © Editions Denoël, 2014
Antonio Altarriba, Kéko, Moi, Assassin, © Editions Denoël, 2014

Les traits du dessinateur subliment la verve d’Antonio Altarriba, dont le récit a des allures étrangement réalistes. Le scénariste est effectivement lui-même un professeur à la retraite, et il y aurait comme un air de famille entre le visage de l’auteur et celui de son personnage… C’est le deuxième roman graphique d’Altarriba chez Denoël Graphic, après l’Art de Voler. Il est intéressant de noter que la publication de Moi, Assassin a d’abord eu lieu en France, grâce à la popularité de la bande dessinée dans l’hexagone, et a par ailleurs reçu le Grand prix de la critique ACBD 2015.

La bande dessinée étant aussi œuvre littéraire, voici un extrait de plume de cet ouvrage étonnant, magnifiquement traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco :

« l’émergence du tueur en série n’est pas une conséquence de la révolution industrielle, fruit d’une civilisation urbaine pétrie de valeurs mercantiles. Jack l’éventreur ne fut pas, comme certains l’affirment, le premier de cette saga maudite. Il est vrai que le tueur en série est devenu le personnage central de la fiction contemporaine. Romans, films, séries télé, jeux vidéo et bandes dessinées reposent sur son obsession mortifère. Mais il n’est pas le produit d’un environnement hostile, comme on nous le raconte. pas plus que d’un traumatisme, du ressentiment, d’un lavage de cerveau idéologique ou religieux. Ces histoires prétendent nous convaincre que le mal ne gît qu’en quelques esprits dérangés. Elles nous aident à déculpabiliser et à éviter de remettre en question nos propres actes. La pulsion meurtrière ne résulte pas de causes externes. Ce n’est ni un dévoiement ni une perversion de la nature. Au contraire… elle constitue le fond de notre nature, le reflet de notre désir de pouvoir, le ressort ultime de notre instinct de survie. Le mal niche en chacun de nous et tisse les sinistres toiles d’une bonne partie de nos comportements. Même si dans ces circonstances d’abondance et de civilité nous n’allons pas jusqu’à tuer, nous sommes tous des assassins en puissance… »

 Rédigé par Chloé Kermogant

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s