Du temps pour le livre numérique

Le 3 mars 2015 s’est tenue une table ronde sur l’édition jeunesse à l’Université de Strasbourg, organisée par le Master édition. Elle réunissait Thierry Magnier (éditeur jeunesse) Jean-Luc Burger (éditeur et libraire), Cécile Palusinski (auteur et éditrice) et Philippe Clermont (directeur de l’ESPE). De nombreux sujets qui touchent à tous les secteurs du livre ont été abordés. L’un d’eux parlait d’une pratique montante : le livre numérique. Un sujet qui a pu laisser une impression en creux, dont on pouvait attendre plus de réflexions.

La question du livre numérique a été lancée dans l’arène de ces faiseurs de pages, mordue en première ligne par l’éditeur de livres jeunesse Thierry Magnier, qui l’a brutalement soulevée au-dessus de l’intéressant débat du livre numérique : j’aime, j’aime pas. Il n’aime pas, et il l’a affirmé, assumant être un vieux con qui préfère avoir les mains dans la peinture et le nez dans les pages. D’autres pourraient argumenter qu’ils sont des nouveaux pornographes, et qu’ils préfèrent caresser leur tablette que ça ne ferait pas avancer les idées.

Il a donc ensuite été posé à ces acteurs du livre la question des nouvelles possibilités de narration qu’est susceptible d’apporter le livre numérique, et ils ont pu répondre que oui, cette technique pouvait certainement apporter du neuf dans la narration, mais que pour l’instant, il n’y a rien de chamboulant à l’horizon.

Effectivement, le livre numérique commence tout juste à conquérir le marché français, sa course folle aux USA atteint peut-être un plateau de stabilité. Mais pourquoi ne pas le voir comme un nouveau média émergeant, dans une phase d’intermédialité, encore agglutiné aux autres, servant les autres, se frottant aux institutions déjà établies, comme le décrivent Rick Altman, André Gaudreault et Philippe Marion dans La Croisée des médias* ? Pourquoi ne pas lui laisser le temps de  « [rendre] tangible et crédible sa part d’opacité propre, c’est à dire sa manière propre de re-présenter, d’exprimer et de communiquer le monde »** ?

Il peut y avoir l’impression que le livre numérique ne fait que copier le livre papier, proposant parfois une version « augmentée » avec quelques animations entre les lignes. Il est normal qu’il puisse irriter certains, se présentant comme « nouveau » et pourtant n’apportant rien de neuf, voir copiant bêtement ce qui existe. Pourtant, son potentiel créateur a l’air puissant, surtout dans le cadre de narrations qui ont trait à l’image, comme l’album ou la bande dessinée. Quelles sont donc ses possibilités de narration, les vraies, celles qui nous immergerons dans une histoire, tout en étant autre que le livre, ou qu’Internet, que la radio… ? Ce sera sûrement aux créateurs (qui s’en occupent déjà) de nous répondre, et aux éditeurs de faciliter et promouvoir la diffusion des initiatives les plus intéressantes.

Il va falloir du temps au livre numérique pour se former et s’imposer comme média à part entière, et le temps que les nouvelles idées se forment et s’imposent, ce temps-là n’est pas compressible.

*     Numéro dirigé par André Gaudreault et François Jost, « La Croisée des médias », Sociétés et Représentations, n°9, CREDHESS, avril 2000.
 **     André Gaudreault et Philippe Marion, « Un média naît toujours deux fois », Sociétés et Représentations, n°9, CREDHESS, avril 2000, p.22
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4 réflexions sur “Du temps pour le livre numérique

  1. Une table ronde qui semble avoir été intéressante, mais avez-vous pu parler d’exemples concrets, tels que les nouvelles versions du format epub, l’intégration de javascript, etc ? Il me semble que depuis l’obtention de mon Master édition en 2014, peu de choses ont changé sur le discours autour des epubs. Pourtant, c’est un monde qui, bien qu’il évolue encore constamment, a trouvé une certaine stabilité chez les éditeurs qui ont su saisir l’opportunité du numérique…

    1. Nous avons rapidement parlé des hypertextes, mais le sujet ne s’est pas étendu : il tournait plus autour du livre jeunesse (à juste titre). Effectivement, les discours ne changent pas beaucoup, et tournent souvent autour du pour / contre (ce qui ne remet pas en compte leur qualités argumentatives). Espérons qu’il sache prendre une réelle forme chez les éditeurs auxquels vous faites référence !

      1. C’est justement dans la jeunesse que le format epub est le plus intéressant et où les questions se posent sur le format fixed layout, impossible dans certains cas, et la possibilité de changer le travail de l’auteur afin de le rendre plus « lisible » sur tablette/liseuse ou de passer à un format plus interactif, avec des animations. Cela a-t-il été évoqué ?

      2. Excusez-moi de m’être mal exprimée : je voulais dire que la table ronde avait pour sujet le livre jeunesse en général, et pas seulement le livre jeunesse numérique. C’est pourquoi les questions techniques n’ont pas été abordées en profondeur.

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