Un Kanyar vous raconte des histoires

Un auteur (Emmanuel Genvrin) et l’éditeur (André Pangrani) attablés avec des livres dans la librairie Autrement à La Réunion, prêts pour des dédicaces.
Emmanuel Genvrin, auteur, et André Pangrani, éditeur, à l’occasion d’une séance de dédicaces à la librairie Autrement (Saint-Denis de La Reunion) pour la sortie de la revue Kanyar numéro deux.
Qu’y a t-il sous le Kanyar ?

Kanyar, ou « kaïra » de son équivalent français, est le titre d’une revue indépendante réunionnaise qui publie de façon semestrielle depuis 2013. Elle en est aujourd’hui à son 5e opus, qui sortira ce mois ci. Kanyar, c’est bien plus que le fainéant qui traînaille au coin de la rue en buvant sa bière et qui siffle les passantes. C’est une revue au titre coup-de-poing qui interpelle le lecteur, mais sans faire d’œil au beurre noir.

La genèse de l’œuvre : une volonté d’encourager la création

Installé à Paris depuis 2002, André Pangrani semble porté par un retour aux sources et se lance en 2012 dans la création d’une revue littéraire revendiquée « réunionnaise ». Auparavant directeur de publication et rédacteur en chef au Margouillat1, un magazine satirique de bande dessinée créé en 1986 par l’association Band’ Décidée à L’île de La Réunion, Pangrani possède un large carnet d’adresses dans lequel il pioche des artistes prêts à le suivre dans son nouveau projet. Il se positionne alors, d’une certaine façon, en tant que successeur du magazine en publiant d’anciens actifs de la rédaction. Parmi eux, on trouve par exemple Marie Martinez, ancienne chroniqueuse, Oliver Appollodorus, (dit Appollo, scénariste de la BD La Grippe coloniale), ou encore Pierre- Louis Rivière, ancien feuilletoniste. L’éditeur expose son souhait de prendre part au renouveau de la création littéraire, car comme il le souligne dans une interview sur Télé Kréol à l’occasion de la sortie du second numéro en 2013, « à La Réunion on a encore de bons écrivains » et en terme de présence littéraire, il y a encore du travail.

Des origines d’ici et d’ailleurs : Kanyar, Karrefour des styles
Les auteurs à la librairie La Friche à Paris. De gauche à droite : E.Roux, E.Brughera, M.Martinez,A. Pangrani, J.C Dalléry, M.Périssé, E.Genvrin.
Les auteurs à la librairie La Friche à Paris. De gauche à droite : E.Roux, E.Brughera, M.Martinez,A. Pangrani, J.C Dalléry, M.Périssé, E.Genvrin.

Les auteurs répondent donc présents et proposent des écrits inédits pour la revue. Un champ libre de création ? Oui : André Pangrani laisse carte blanche en ce qui concerne le choix du genre, à Kanyar on accepte « nouvelles, scénarios, récits, pièces de théâtre et autres poèmes d’auteur(e)s de l’île de La Réunion et du monde qui l’entoure ».

Publier n’importe quoi ? Non : il est difficile de faire un choix parmi les textes envoyés à l’éditeur, les propositions fusent. Emmanuel Genvrin, auteur dans Kanyar aide aussi à sa promotion dans l’île, ce dernier souligne la dure tâche du refus. Écrire, en effet « c’est se mettre à nu… et comment dire à quelqu’un qu’il est moche ? ». Voilà peut-être une difficulté humaine que rencontre celui qui fréquente ses auteurs.

En outre, le contenu des recueils de par son hétérogénéité fait écho à celle des auteurs. Et oui, même si Kanyar se présente comme un ouvrage réunionnais, il est tout aussi métissé que le sol sur lequel il est né. Kanyar est ainsi le carrefour d’auteurs réunionnais, métropolitains, anglais ou encore espagnols. Dans une précédente interview sur Télé Kréol, André Pangrani insiste sur la volonté dès le premier numéro d’insérer au moins un texte bilingue. Dans le premier ouvrage nous trouvons en effet un texte anglais et sa traduction française, dans le second un texte espagnol et dans le quatrième un récit en créole. André P. est donc comme il aime le dire « un éditeur réunionnais installé à Paris » et sa revue accueille volontairement des auteurs du monde entier qui entoure La Réunion.

De cette façon, chaque chapitre s’ouvre sur un univers différent, ce qui confère à l’ouvrage un dynamisme surprenant. Le premier numéro plonge le lecteur en pleine émeute dans un quartier chaud de La Réunion, l’emmène dans un théâtre au Brésil, s’arrête dans une maison de vacances en France pour enfin poursuivre sa route sur le fleuve Congo. En outre, les récits d’états d’âme féminins s’apposent à des récits d’action, à la dureté masculine, offrant une oscillation de ton et thèmes tout aussi agréable.

Kanyar est et restera Kanyar : le refus du numérique

C’était la volonté de l’éditeur de créer un objet agréable à lire. Les kanyar dans la rue comme dans la bibliothèque marchent en bande. L’envie de les poser côte à côte est immédiate afin de laisser à l’œil le plaisir de s’attarder sur le graphisme. Un défi relevé, dirons-nous, et pour cause, les couvertures sont le résultat d’une minutieuse réflexion. Le livre devient alors un objet que l’on a plaisir à exposer fièrement, couverture révélée sur l’étagère.

Les couvertures de Kanyar. le numéro 1 : Un homme musclé absorbé par la lecture d’un livre. Derrière lui deux femmes curieuses cachées derrière un arbre. le numéro 2 : Un visage d’homme au regard dur, les veines saillantes représentées par des dessins stylisés d’être humains divers. Le numéro 3 : Femme nue cachée derrière un rocher qui attise un pirate avec son Orteil. Numéro 4 : Couverture colorée d’un homme style gangster à chapeau noir, plusieurs autres visages apparaissent sur la couverture. En haut, un dessin d’explosion duquel sortent des mains et des pieds faisant des signes.
Couverture dessinée par Emmanuel Brughera. Illustration originale. Kanyar numéro 1 sorti en avril 2013 ; Couverture du numéro 2 faite par Conrad Botes, dessinateur sud africain. Détail d’une de ses œuvres picturales. Parution novembre 2013 ; Couverture du numéro 3 dessinée par Emmanuel Brughera. Parution en mai 2014 ; Couverture du numéro 4 sorti en octobre 2014 dessinée par Hippolyte.

André Pangrani, à la surprise de certains, se pose en défenseur du livre en tant qu’objet que l’on peut sentir, toucher et feuilleter. Dans la même interview, il tourne en dérision cette envie systématique de vouloir tout mettre sur internet et dénonce la fausse facilité de la publication numérique. L’éditeur empoigne son bébé anguleux et fait mine de passer ses doigts sur la couverture comme sur un iPad : Son Kanyar possède exactement le même format qu’une tablette numérique (un peu plus de 200 pages dans un format 18 x 24 cm) et quelle surprise, comme sur un iPad on peut tourner les pages une à une, en prime : un bruit authentique de page froissée !

Un brin provocateur, peut-être, on en attendait pas moins de l’ancien directeur d’un magazine satirique proche de Charlie hebdo, voilà un choix clair et affirmé. D’autre part, des problèmes de censure, de décence et un coût élevé entraveraient la publication de la revue sur la toile. L’éditeur ne veut pas jeter ces écrits dans le monde immatériel : « Kanyar est unique », il existe en vrai et perdura ainsi.

L’indépendance

Même si la « kaïra » aime à marcher jambes écartées dans la rue en polo Lacoste et en survêt Adidas, le Kanyar de Pangrani lui, n’a recours à aucun sponsor ni publicité pour survivre. La revue vit en effet grâce à la fidélité de ses lecteurs, et à un programme d’abonnement auquel il n’est jamais trop tard pour s’inscrire. Les avantages sont nombreux : Un prix au rabais (15 euros au lieu de 19), une réception de chaque nouveau numéro par la poste et une newsletter pour l’évènementiel.

Un Kanyar voyageur

Maintenant reste l’amer prix élevé à La Réunion. Pourquoi paye-t-on 6 euros de plus à La Réunion (25 euros) alors que la revue prend ses racines sur l’île ? Injustice, peut-être, voilà une absurde situation : Le Kanyar se fait importer, l’idée quitte l’île pour s’imprimer sur le papier au Portugal ou en France, et revient par avion. Cependant, si on va sur le site, l’éditeur nous informe qu’un prix unique fixé à 20 euros pour la métropole, La Réunion et la Belgique sera appliqué dès le 5e numéro ! L’égalité des chances proposée par Kanyar, voilà qui nous plaît…

L’éditeur est un homme d’affaire, cela est vrai, il faut faire attention au stock et au réassort. Ce dernier se fait alors livrer par colis d’une trentaine de kilos, m’explique-t-il, et pour faire des économies, il arrive qu’un voyage sur le beau caillou s’accompagne d’une valise personnelle remplie de revues à poster aux abonnés et aux services de presse. Évoquons aussi le fait que le nombre de tirages augmente de numéro en numéro, avec un début à 600 pour le premier (les stocks des premier et second sont d’ailleurs écoulés et en attente de réassort) il atteindra son premier millier avec le 5e numéro.

Un concept : pour votre santé lisez, mangez, bougez

À la Réunion, chaque nouvelle parution s’accompagne d’une soirée littéraire dans un café (une pizzéria) baptisé le Café Édouard. C’est le moment pour André Pangrani de se faire connaître auprès de ses lecteurs et de faire la promotion des nouveaux comme des anciens numéros. Il faut en effet chercher son public et savoir l’entretenir. Les soirées se déroulent de la façon suivante : avec un accueil, des lectures d’extraits des nouvelles par des gens du spectacle, des amateurs, ou même par les auteurs eux-mêmes lorsqu’ils sont présents, entrecoupés de musique traditionnelle et de pots. De plus, si l’on achète un ouvrage, on reçoit en cadeau un verre de punch… de quoi stimuler l’ambiance.

 

En somme, un beau livre, agréable à lire pour une lecture riche en émotions. Un éditeur engagé qui promeut la liberté d’expression. Se réunir avec les Kanyar n’a jamais été aussi bien vu à l’île de La Réunion. On lui souhaite longue vie.

Rendez vous sur http://www.revuekanyar.com !

1Margouillat : sorte de gecko de couleur marron qui pousse un cri strident, c’est un animal endémique à l’île de La Réunion.

 

Rédigé par Savannah Genvrin

Et pour une vidéo avec plus de détails sur l’objet en lui-même, c’est par là  !

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