Tout en sobriété : retour sur la couverture française

[EN]

La vie en France, ai-je tenté d’expliquer aux gens, n’est pas si différente de celle aux États-Unis. Il y a le socialisme, bien entendu, et les baguettes, et ces petites rues remplies de petites voitures. Il y a les réseaux de tramways avec des trains qui habituellement sont à l’heure. Mais une fois que vous commencez à aller à l’école, ou au travail, une fois installé dans votre routine quotidienne, il est facile d’oublier que vous êtes à l’autre bout du monde.

Jusqu’au moment où un caissier vous demande de payer avec des pièces, ou que vous surprenez une de ces petites voitures essayant de s’introduire tant bien que mal sur une place de stationnement elle-même minuscule. Ou peut-être est-ce ce choc une fois entré dans une librairie de voir toute une série de couvertures comme celles-ci :

A blank white cover for Le miel, a novel by Slobodan Despot (published by Gallimard, Collection Blanche). A blank blue cover for La langue maternelle, by Vassilis Alexakis (Stock, La Bleue). A blank white cover for Envoyée spéciale, by Jean Echenoz (Éditions de Minuit).
Le miel, by Slobodan Despot (Gallimard, Collection Blanche) / La langue maternelle, by Vassilis Alexakis (Stock, La Bleue) / Envoyée spéciale, by Jean Echenoz (Éditions de Minuit)

Voilà qui diffère de la norme américaine, surtout si l’on prend en considération le fait que ces titres proviennent de maisons d’édition réputées. Voire même estimées. Je suppose que la plupart des lecteurs français ont été amenés à apprécier ce genre de couvertures, mais pour un étranger comme moi, leur nudité peut engendrer des sentiments bien différents. En fait, si je ne m’y connaissais pas un peu mieux, j’aurais cru qu’il s’agissait de livres autoédités[1].

Alors pourquoi ? Les graphistes de chez Gallimard, Stock, et Éditions de Minuit sont-ils soudainement partis en vacances, ou peut-être se sont-ils faits renvoyer ? Vraiment, y aurait-il une autre raison de servir ces couvertures fades plateau après plateau ? Tout comme le chic français est d’être en noir, la meilleure littérature est habillée d’une élégance simple. Design minimaliste, sans coquetterie, rien ne saurait nous distraire de son essence. La pensée va libre cours, pourquoi ajouter autre chose quand tout l’art dont nous avons besoin est juste là dans le texte ?

Cette façon de penser est précisément ce qui a engendré les couvertures que vous voyez ci-dessus : le blanc[2] de Gallimard, le bleu de Stock, et… le blanc des Éditions de Minuit. Stock, dont la création remonte à 1708, se place en chef de peloton, tandis que la Blanche de Gallimard (fondée en 1911) semble profiter le plus du cachet, devenue une véritable institution dans le monde de l’édition française. Permettre à un livre de parler de lui-même de cette manière me semble à la fois audacieux et courageux. Aux États-Unis, on accorde rarement aux écrits des auteurs une telle importance[3]. Pour l’instant, je ne peux m’empêcher de voir en ces « couvertures épurées » un modèle imparfait. Il ne s’agit pas de remettre en question le prestige qui accompagne la Collection Blanche mais je me demande : qu’est-ce que cela fait, après de si dures années de labeur pour un auteur, de voir subitement son travail perdu dans un champ de clones ?

Ce que je vois ici est une sorte d’homogénéité engourdie, une sorte de stase créative. Il y a quelque chose d’un peu facile dans l’action de cacher le texte derrière un simple couvercle monochrome, livre après livre, année après année, décennie après décennie. Enfin, ce n’est pas plaquer l’image d’un auteur sur la couverture qui peut modifier la situation.

Les éditeurs français n’ont pas tous suivi le courant qui est celui de faire des couvertures minimalistes, bien entendu. L’exemple le plus notable du contraire est peut-être celui d’Hachette avec son Livre de Poche[4]. Depuis ses débuts en 1953, la collection a donné lieu à plus de vingt mille livres, les uns plus colorés et vibrants que les autres. Tous ne sont cependant pas la plus belle chose que vous n’ayez jamais vue (un de mes non-favoris doit être ce rendu de Frankenstein de Mary Shelley), mais le Livre de Poche a amplement impacté l’industrie de l’édition française en la transformant. En 2013, le Salon du livre de Paris a marqué le 60e anniversaire de la collection en mettant en valeur plus d’un millier de ses couvertures d’hier et d’aujourd’hui.

J’aimerais voir ce phénomène s’étendre à la fiction littéraire, au-delà des livres du marché de masse. Cela dans un intérêt personnel, et parce que l’apparence de ces collections « sobres » pourrait être redynamisée. Je reconnais qu’elles essaient d’offrir de la haute littérature dans son état le plus pur. Soit. Mais en même temps, je ne peux m’imaginer un grand cru vendu avec une étiquette dépouillée ou blafarde : il devrait en aller de même pour les livres.

J’étudiais la littérature anglaise à l’Université, et ai donc été amené à aimer les classiques. Pourtant, je ne vois aucune raison de les présenter tel quel, sans aucune accroche visuelle. Loin de nuire au texte, une conception graphique habile peut accroître l’expérience de la lecture en incitant l’œil à se poser sur l’objet. Ce charme, ce jeu de séduction, est la clé pour nous plonger dans une histoire et ne doit pas être mis de côté tout simplement au nom de la tradition.

Je pense que les éditeurs français le conçoivent de plus en plus. Il est difficile de l’exprimer avec certitude, étant donné que l’analyse des tendances de couvertures se résume souvent à une simple observation en rayons de librairies, ou en cliquant sur le web ; mais une transformation semble s’opérer en France. Un exemple intéressant (pris un peu arbitrairement) est celui du best-seller international de Paulo Coelho L’Alchimiste. On peut noter une évolution considérable entre les couvertures françaises suivantes, l’une de 1994 (publiée par Anne Carrière), et l’autre de 2012, publiée en l’honneur du 25e anniversaire de l’ouvrage (édité par Flammarion):

A nearly-blank white cover for L'alchimiste, by Paulo Coelho (Anne Carrière, 1994). / A psychedelic cover for L'alchimiste, by Coelho, published just ahead of the novel's 25th anniversary (Flammarion, 2012).
L’alchimiste, Coelho (Flammarion, 2012) / L’alchimiste, by Paulo Coelho (Anne Carrière, 1994)

En termes de conception graphique d’avant-garde, la couverture psychédélique de Flammarion bat même l’édition d’anniversaire américaine (de HarperCollins) :

The 25th-anniversary American edition of Coelho's The Alchemist.
The Alchemist, Coelho (HarperCollins)

Un tel design graphique expérimental n’est évidemment pas destiné à tout le monde, ni à chaque livre. Il n’y a cependant pas besoin d’être avant-gardiste pour créer un impact visuel fort. Ma collection « pure » préférée est la « Piccola Biblioteca », initiée par l’éditeur italien Adelphi. La collection réunit presque sept-cents titres aux couvertures impérissables. De simples changements dans la couleur et la typographie, ainsi que des variations graphiques occasionnelles font de chaque livre un objet unique :

A simple reddish-pink cover for Le nozze di Sobeide - Il cavaliere della rosa, by Hugo von Hofmannsthal (Adelphi). / A simple tan cover for Sulla maestria, by Tanizaki Jun'ichirō (Adelphi). / A simple pale-green cover for Pensieri della mano, by Tullio Pericoli (Adelphi).
Le nozze di Sobeide – Il cavaliere della rosa, by Hugo von Hofmannsthal (Adelphi) / Sulla maestria, by Tanizaki Jun’ichirō (Adelphi) / Pensieri della mano, by Tullio Pericoli (Adelphi)

Mieux encore, nous pouvons prendre l’exemple de Fabio Volo (Mondadori) et de son ouvrage È tutta vita qui est actuellement un best-seller.

È tutta vita, by Fabio Volo (Mondadori) A simple but elegant cover for È tutta vita, by Fabio Volo (Mondadori).
È tutta vita, by Fabio Volo (Mondadori)

Qui pourrait s’empêcher de soulever la couverture du bout du doigt et d’y jeter un œil ? Esthétiquement simple mais belle et intrigante, cette forme offre l’exemple parfait de la façon dont on peut rendre hommage à la création d’un auteur tout en la vendant, au sens le plus noble du terme. N’est-ce pas le but ultime après tout que le livre trouve la main d’un lecteur ?

J’ai fait de mon mieux jusqu’à présent pour rester à l’écart des e-books, de l’ascension des smartphones, etc. Mais nous vivons de fait dans un monde technologique dont le rythme de vie ne cesse de s’accélérer, et dans lequel le public de lecteurs – même lorsqu’il est dévoué – est de plus en plus submergé par des distractions et bombardé de stimuli. En ces temps tumultueux, il me semble que les éditeurs – et en priorité les plus réputés – ont le devoir d’aider leur lectorat à voir à travers le brouillard.

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Pour en savoir davantage, je recommande cet article instructif publié par Slate.fr (en français), qui parle du même sujet avec une approche — et une conclusion — légèrement différentes.

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Rédigé par Christopher Bradley
Traduit de l’anglais par Savannah Genvrin

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[1] Ceci n’est en aucun cas un affront aux auto-éditeurs. En étant un moi même, j’ai pu me familiariser avec le combat qu’est celui du choix du design graphique.

[2] En vérité la couleur serait plutôt crème mais l’appellation est bien la Blanche.

[3] En tout cas pas de cette façon et habituellement pas dans l’univers de la fiction littéraire. Les écrivains de nos grands bestsellers et les plus connus tendent à se limiter à un genre ou à la fiction populaire.

[4] Hachette s’avère être également l’organisateur mère de Stock, mentionné plus haut.

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