L’Archipel d’une autre vie, une utopie ?

Entre roman d’aventure et récit introspectif Makine dépeint les aventures d’un héros torturé dans un décor sublime : la taïga. Pavel Gartchev, jeune soldat de l’armée soviétique post Seconde guerre mondiale nous fait découvrir sa terre natale, intraitable et dangereuse, dans un périple qui donnera un nouveau sens à sa vie. Un fugitif s’est évadé d’un camp proche de la base militaire. Pavel est chargé de ramener l’évadé, accompagné de quelques-uns de ses supérieurs. Une chasse à l’homme commence.

Mais la taïga, étendue sauvage, révèle de nombreux secrets et les péripéties seront nombreuses avant que notre héros achève sa quête.

Au fil du récit, il entrevoit la possibilité d’une autre vie : un archipel éloigné qui lui permettrait d’expérimenter la liberté. Deux rencontres sont essentielles pour que cette seconde vie commence : son ami Vassine et le fameux fugitif. Dans le grand froid, un dialogue silencieux s’installe entre eux. Un échange construit comme un écho au discours de Vassine qui donne le courage nécessaire à Pavel pour se construire un autre futur.

L’écriture de l’auteur nous transporte dans le calme et le silence où les personnages de Makine évoluent. Ses phrases fluides s’adaptent à l’atmosphère onirique d’une partie du monde encore sauvage. Les mots nous emportent et nous font découvrir des paysages inconnus.

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Couverture du roman publié au Seuil

Les dialogues touchants entre Vassine et Pavel sont une pièce maîtresse de l’œuvre : Vassine livre son envie de liberté, d’amour, de vie. Face à une sincérité si puissante qu’elle persuade progressivement Pavel, le lecteur lui-même se sent comme perdu, en proie au même questionnement.
Mais d’autres dialogues sont beaucoup plus sombres. Le soir, ces hommes se regroupent au coin du feu et, ivres, ils livrent leurs pires souvenirs de guerre. Difficile de continuer sa lecture lorsque les frontières de la fiction frôlent celles de la réalité ; d’autant plus quand elle est sordide…

Impossible de ne pas voir dans ce titre une référence à L’archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne. Pavel n’y est pas confronté mais partout autour de lui transpire le pouvoir oppresseur et la peur qu’il sème. L’ombre du goulag plane sur le fugitif et les diverses aventures de Pavel l’amènent bien vite à comprendre que cette menace est bien près de lui ; son « pantin » d’angoisse le lui rappelle chaque instant. Un voyage en Russie qui le mènera non pas à la mort mais à la vie.

Toutefois on peut se demander si l’auteur dénonce la politique de l’URSS ou plus largement la politique, au sens de société des hommes, puisque comme le relève les dernières lignes du récit : « eux qui avaient survécu aux persécutions sous Staline, ils n’auraient jamais pensé que le pire arriverait à présent, à notre époque libérale ». Au vu de l’exil des personnages sur cet archipel, leur bonheur présumé, Makine semble vanter les mérites de la vie sauvage, simple et heureuse.

La Sibérie, une nouvelle utopie ? Les étendues peintes par l’auteur nous laissent rêveur lorsque le livre se referme. Ces terres sauvages semblent propices tant à la rêverie qu’à la révolte. Le froid s’oublie à la faveur de l’image des feux de camps dressés par les soldats, on se sentirait presque comme un membre du groupe. Le point de vue interne nous place aux côtés de Pavel afin de ressentir ses troubles et ses dilemmes qui font de lui un personnage torturé aux allures d’anti-héros.
Makine ne se laisse pas piéger par un machiavélisme primaire et nous livre des portraits d’hommes poignants, des psychologies finement travaillées. Chaque histoire personnelle explique les choix des personnages. Ce roman met en scène des humains imparfaits dans un monde inhumain.

Membre de l’Académie française, Andreï Makine n’en reste pas moins accessible. Son écriture sobre rend la lecture très agréable. Sa grande maîtrise du suspens en surprendra plus d’un, il use de ruses scénaristiques avec autant d’aisance que ses personnages dans leur traque. Un roman presque intime qui séduira les adeptes de l’Académicien comme les novices.

Lucie Vogel et Lucie Barthod

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