L’insouciance et le spectacle

Rien de plus présent dans nos vies que l’insouciance. Le mal et le malheur se trouvent ailleurs ou viennent d’ailleurs. Les malheureux sont de l’autre côté. On les regarde tous les jours à travers le filtre d’un écran, on s’en apitoie quelques instants et on les oublie à jamais, pressés par le flux de l’information. Des enfants blessés, des soldats mutilés, des villes détruites, des citoyens massacrés défilent quotidiennement sous nos yeux impassibles et se perdent dans le confort du recoin le plus caché de notre mémoire.

En 1996, Octavio Paz évoquait déjà, comme un des mystères de l’Histoire, le conformisme du monde contemporain. Il se demandait « comment l’abondance, en produisant la conformité, a châtré les individus, transformé les personnes en masses, et en masses satisfaites, sans volonté et sans direction ». Cette abondance a eu l’effet, non seulement de nous rendre des individus satisfaits et insouciants, mais de transformer le monde en spectacle et de nous réserver une place parmi le public. Les conséquences ? Nous les voyons tous les jours : l’ampleur d’une tragédie est dictée par la couverture médiatique qui la banalise en même temps qu’elle nous construit un voile de protection ; l’information est mal digérée, à force d’être abondante ; et, ce qui paraît contradictoire, la disponibilité de cette même information à tout moment de la journée, parmi des feuilletons télévisés, des concours, des spectacles, nous a séparé du monde qui n’a pas plus de poids pour nous que l’élimination de tel ou tel participant d’une série de téléréalité.

Mais qu’arriverait-il si ce voile se déchirait et la vie montrait ce qu’elle a de plus dur ? Ce qu’elle a de pire ? C’est précisément cette question que soulève le dernier roman de Karine Tuil, L’insouciance, publié chez Gallimard. Un titre qui ne révèle pas grand-chose de la trame de l’histoire, mais qui annonce par contre les motivations et les idées de base de son livre.

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Le roman de Karine Tuil

L’insouciance se présente dès le début comme un roman fortement ancré dans le réel ou, peut-être serait-il plus juste de dire, dans l’actualité de la société française. En témoignent non seulement les références récurrentes à la situation sociale de la France d’aujourd’hui et aux conflits géopolitiques des dernières années, mais aussi la notice au début du livre qui nous rappelle qu’il s’agit bien d’une œuvre de fiction qui n’a pas de prétentions historiques. Le choix des personnages semble lui aussi calculé dans ce sens et paraît répondre à l’intention de dresser le portrait d’une nouvelle France qui n’est plus ni tout à fait blanche ni tout à fait chrétienne, mais dont l’élite continue à se retrancher derrière une certaine volonté de pureté raciale et religieuse. Atteindre les hautes sphères est un chemin qui va se révéler particulièrement épineux pour un des personnages principaux, Osman Diboula, homme politique noir d’origines modestes, qui se débat pour grimper les échelons du pouvoir et qui apprend que celui-ci ne peut s’acquérir que temporairement et à un prix démesuré. Mais la politique est seulement une prolongation diplomatique d’une autre situation menée pour le coup en terres étrangères : la guerre. C’est autour d’elle que gravitent les trois autres personnages : un militaire ex-combattant de l’invasion d’Afghanistan qui souffre de stress post-traumatique ; une journaliste et écrivaine issue d’un milieu difficile qui fait un reportage sur les soldats au Moyen Orient ; et un milliardaire des télécoms d’ascendance juive embrouillé dans un malentendu des médias qui, bien qu’éloigné des conflits armés, se verra confronté à des situations de plus en plus compliquées. Il s’agit là de personnages plutôt hétérogènes qui, outre se retrouver au fil du temps, partagent une circonstance commune : le déchirement du voile. Ils ont tous traversé la cloison protectrice et en subissent les conséquences d’une violence qui les hante et se révèle pourtant familière.

D’autre part, le monde contemporain nous est aussi montré à travers les modes de communication des personnages et à travers leur culture. La langue du narrateur change par moments, devenant parfois baroque, parfois laconique, parfois banale, et intégrant le langage familier, l’argot et les particularités des messages des téléphones portables. Le livre alterne de même entre citations d’écrivains anticolonialistes et penseurs politiques, et  références aux jeux-vidéo, aux portables, aux médias de masses, au sexting, au chantage de vidéos pornographiques, au radicalisme des groupes islamiques, aux vidéos distribuées par eux sur internet, aux réseaux sociaux, à Wikipédia, etc. Tout un tas de phénomènes sociaux dont l’auteur se sert pour esquisser un panorama de ce monde délétère et difficilement saisissable qu’est le nôtre. Les cinq cents pages qui composent le roman semblent vouloir ainsi, outre revendiquer la mémoire des victimes, embrasser une bonne partie des expériences d’aujourd’hui de manière à ce que le lecteur (au moins le lecteur occidental) puisse s’y reconnaître et, peut-être, réfléchir à sa propre insouciance.

Ceci dit et étant donné l’ampleur du sujet traité, il faudrait se demander si Linsouciance arrive à convaincre et à communiquer quelque chose de nouveau sur notre monde ou sur l’art du roman. En ce qui concerne la structure, il est construit d’une manière plutôt classique : le narrateur omniscient suit un parcours linéaire avec des flash-backs, surtout au début, qui servent à éclairer la vie passée des personnages et à expliquer leur comportement présent. Pourtant nombre de ces retournements en arrière ne fournissent aucune information essentielle et le lecteur a parfois l’impression d’assister à un amalgame d’anecdotes sans relevance. De ce fait, le développement des personnages se révèle parfois forcé et non crédible, comme si, à force d’être modernes et de traverser une foule d’« aventures » modernes, ils devenaient sans poids, de papier, prêts à tomber sous le moindre souffle du lecteur. Pour ce qui est de la profondeur du roman, on pourrait aussi se questionner. Il est vrai que L’insouciance nous submerge dans les faits de notre vie médiatique quotidienne. Qu’il essaie de projeter un regard critique sur la guerre et de revendiquer les victimes de sa déraison. Mais s’agit-il là d’une vision novatrice ? Ne s’agit-il pas plutôt de l’exploitation de la culture de masses pour créer un roman divertissant, un blockbuster qui a tout pour plaire ? Un style plutôt simple, de l’action, de l’amour bébête et des scènes de sexe, pas très fortes pour ne pas restreindre le marché. Également, l’argument et l’histoire des personnages (à quelques exceptions près) semblent sortis de la une d’un journal à sensation, sans développement, si tant est que le lecteur a l’impression de tourner en rond et de tomber sur les mêmes nouvelles de tous les jours, malgré le style par moments très riche de Karine Tuil.

Après ces quelques réflexions on pourrait aussi se poser une question à laquelle seul le temps répondra : L’insouciance aura-t-il le même destin éphémère que celui des exemplaires quotidiens de la presse à sensation ?

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