Pourquoi relire les mêmes œuvres ?

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. »

 

La première phrase du roman d’Aragon n’est pas une de celles qu’on oublie. Encore moins quand on s’aperçoit que les deux personnages vont vivre une des plus belle histoire d’amour jamais écrite.


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Aurélien chez Folio

Pourquoi parler de ce roman alors que mon titre renvoie à la relecture ? Simplement parce qu’il est difficile d’expliquer la pratique sans exemple. Aurélien est le livre qui a subi l’épreuve de la relecture.

Avant de me lancer dans une analyse aveugle que j’espère intéressante, la première question à se poser est « pourquoi choisir de lire une histoire dont on connaît déjà la fin ? » Certes, le roman n’est pas une fiction policière, la fin n’est pas la résolution totale d’une intrigue construite autour d’une solution que vous lirez dans les dernières pages, mais connaître la fin de l’histoire reste le moteur premier de la lecture.

De plus, à l’instar d’une Première gorgée de bière, la découverte d’un texte ne peut être reproduite. La première gorgée « c’est la seule qui compte. Les autres, de plus en plus longues, de plus en plus anodines, ne donnent qu’un empâtement tiédasse, une abondance gâcheuse. La dernière, peut-être, retrouve avec la désillusion de finir un semblant de pouvoir… »

N’est-ce pas la même chose pour une relecture ? La première fois que nous, lecteurs, nous nous plongeons dans le texte, chaque mot est une découverte. L’éclat de l’histoire ne se ternirait-il pas au fur et à mesure que nous reprenons le livre ? Le flot des mots devient connu jusqu’à ne plus avoir de surprises.

Logiquement, un livre lu devrait être reposé, rangé dans sa bibliothèque.

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Si possible, pour le retrouver un jour.

 

Alors pourquoi relisons-nous nos histoires préférées ?

D’abord parce qu’il est impossible de se souvenir parfaitement de tous les détails distillés dans un roman, une nouvelle, une pièce de théâtre ou un poème. Même la meilleure des mémoires ne peut se souvenir du détail, que nous croyions futile, de telle page. Nous connaissons la fin, mais nous ne connaissons pas l’histoire de sa totalité.

Ensuite parce que nos lectures viennent nourrir nos relectures. Je m’explique : la première fois que j’ai lu Aurélien, ma bibliothèque était constituée à quatre-vingt-dix pour cent de littérature fantasy. Or, en reprenant cette œuvre, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un lien entre le début du roman et des morceaux d’A la recherche du temps perdu… La comparaison de Proust et d’Aragon n’est pas des plus facile à faire ; pourtant, le portrait de la vie parisienne dressé par les deux auteurs se ressemble. Une famille organise des rencontres au sein de la bourgeoisie et la vie des personnages se construit autour. Le résultat n’est juste pas le même : les interactions dans le roman d’Aragon ne sont que des étapes de la relation entre Bérénice et Aurélien.

« C’était curieux. L’autre fois elle lui avait déplu. Décidemment ça devait être la robe… »

 

Le plaisir de faire le rapprochement entre Proust et Aragon est purement personnel. J’aime Proust et le retrouver en paratexte est une plus-value. Les nouvelles lectures peuvent nourrir les anciennes ; mais elles ne sont pas nécessaires pour apprécier une relecture, loin de là !

Lorsque j’ai recommencé Aurélien, j’ai retrouvé le passé d’Aurélien Leurtillois comme soldat. Un élément que j’avais oublié et qui permet à Aragon de distiller çà et là des remarques sur la guerre. Son personnage revient à Paris après la Première Guerre mondiale et, comme beaucoup de ses compagnons, pendant la première partie du roman, il n’arrive pas à en sortir.

De même pour les clins d’œil d’Aragon sur son passé au sein des Surréalistes avec des touches du mouvement dadaïste dans les soirées que passent ses personnages. Des détails qui, mis bout à bout, donnent à la relecture tout son charme : certains passages ravivent des souvenirs que nous avions oubliés quand bien même nous voulions les garder dans un coin de nos têtes.

 

Ces souvenirs concernent aussi bien des détails de l’histoire que l’écriture de l’auteur. Dans le cas particulier d’Aragon – qui concerne certes l’entièreté de l’article mais qui ne vous empêchera pas d’apprécier vos relectures si elles viennent d’un autre auteur, je vous assure – j’ai toujours beaucoup aimé son écriture, une écriture que j’ai découverte avec Aurélien. Depuis ce coup de cœur, j’ai lu de nombreuses autres œuvres : Les yeux d’Elsa, Le Paysan de Paris, Les cloches de Bâle ou encore Traité du style, sans retrouver l’exact sentiment qui m’avait fait tomber amoureuse de ce roman.

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Image libre de droits

Relire Aurélien a été un retour à mes premières amours. Je n’ai pas remarqué pour la première fois cette qualité d’écriture. Cependant, c’était comme si je revenais à ma première lecture : j’ai tout autant apprécié la magie de ses mots, peut-être encore plus qu’il y a sept ans.

 

Et c’est finalement dans les souvenirs que la relecture prend tout son sens. Même si j’ai lu le roman seule, j’en envoyais tous les soirs des morceaux par sms à ma meilleure amie, des passages qui me font écho aujourd’hui, quand je retombe dessus. Sans le vouloir, en partageant des citations que j’aimais particulièrement, j’ai moi-même teinté le texte de mes souvenirs, aussi bien dans les passages soulignés ou envoyés que dans ma manière de lire ce roman.

J’ai lu pour la première fois cette œuvre d’Aragon en première. Je voulais tellement savoir la suite de l’histoire que je lisais dans les couloirs de mon lycée entre deux changements de salle. Le livre ne quittait pas mes tables de cours, pour que je puisse le récupérer plus vite. Je lisais même dans la rue en essayant de percevoir les pieds des passants dans ma vision périphérique pour ne pas manquer la moindre minute de lecture.

Or c’est aussi par les souvenirs que le bât blesse. L’accumulation de ces souvenirs place le roman sur un piédestal. Nous nous construisons une image de l’histoire, de l’écriture et du livre entier idéalisée. Plus la relecture est tardive, plus le souvenir positif de la première lecture s’enracine, se développe et s’étend. Comment la deuxième lecture peut-elle rivaliser avec cet idéal littéraire ?

 

Malgré tout, ce souvenir ne diminue en aucun cas le plaisir de cette relecture. Certains passages m’ont paru longs. La principale question qui dominait cette expérience et qui reste concerne la rapidité de ma lecture. Pourquoi, il y a sept ans, ai-je dévoré ce roman ? L’histoire mérite-t-elle une telle impatience ? Deux questions qui n’ont pas réduit le bonheur de redécouvrir mon premier amour de littérature, le livre qui m’a appris à aimer la littérature française.

« Se penchant vers elle, sur elle, il la vit pour la première fois. Il régnait sur son visage un sourire de sommeil, vague, irréel, suivant une image intérieure. (…) Il comprit que ce qui la lui avait cachée, c’étaient ses yeux. Quand elle les avait fermés, elle n’avait plus été protégée par rien, elle s’était montrée elle-même. »

Lucie Barthod

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