Et si… on réécrivait l’histoire ?

une-chienne

Bien que la couverture soit extrêmement minimaliste voire peu engageante, cette pièce de théâtre vaut le détour. Une chienne est la dernière oeuvre en date du talentueux Wajdi Mouawad, metteur en scène et écrivain acclamé dans plusieurs pays et notamment en France où  lui a été décerné le titre Chevalier de l’Ordre National des Arts et Lettres mais aussi le Grand Prix du théâtre de l’Académie Française. Une chienne permet de comprendre l’engouement pour ses pièces, l’auteur a en effet une écriture époustouflante qu’il est rare de croiser à notre époque. Cette fois, il s’est engagé sur un sujet osé qui en choquera probablement  plus d’un, tout particulièrement dans le climat politique fiévreux dans lequel nous vivons désormais. En effet, Une chienne s’attaque à la religion, la question de la femme mais aussi le Moyen-Orient et l’homosexualité. Malgré tout, c’est un plaisir de voir que ces sujets ne sont pas oubliés, qu’ils soient d’ailleurs défiés, et que l’auteur prenne position de manière aussi frappante.

Mais laissez-moi d’abord vous peindre le cadre de la pièce. Une chienne est une réécriture actualisée du mythe de Phèdre. En effet la pièce prend place sur la péninsule arabique, lieu qui unit la « réelle » Phèdre et notre auteur. Son dilemme reste toujours le même, son amour pour son beau-fils Hippolyte la tourmente et fait fuir son entourage. Bien que le tourment de Phèdre demeure intéressant, le lecteur sera plus surpris par les scènes qui encadrent ce récit car les stars de cette production seraient plutôt la Vierge et Aphrodite. Si la présence de la Vierge peut surprendre dans une pièce grecque, elle reprend la figure de Diane en exacerbant ses attributs. Les deux figures saintes posent la question de la sexualité de la femme qui fut et reste encore un point délicat dans la vie des femmes. Toutes deux représentent des personnalités opposées sur la question et pourtant souffrant à parts égales. L’une car lui sont refusés les plaisirs charnels qui font partie de son être et l’impossible image à tenir de piété qui s’ensuit, l’autre car elle est malmenée par l’image de figure du désir et du corps qu’elle projette et qu’on lui reproche. La femme, peu importe sa personnalité, ses envies et ses actes, sera toujours jugée injustement contrairement à l’homme. Comme le prouve cette pièce, peu importe la forme que prend l’homme, que ce soit sous les traits d’Hippolyte, de l’ange ou du chien, il est toujours joué par le même acteur, et ils sont tous libres de leurs actions et épargnés de commentaires malgré leurs défauts et inconstances. L’auteur adopte un style assez cru qui peut choquer le lecteur mais permet néanmoins d’accrocher son attention. Si parfois on peut lui reprocher d’en faire trop, notamment dans une scène entre Phèdre et Oenone, on sait en tout cas que sa pièce restera dans nos mémoires.

Toutefois je conseille ce livre comme un projet de groupe. Si tous les enjeux de la pièce ne m’ont pas sauté aux yeux lors de la lecture, je dois avouer que mon interprétation de la pièce a complètement changé ainsi que mes impressions lors d’un débat autour de la pièce. En revanche, la question du Moyen Orient est à mon avis survolée sans qu’on puisse y trouver grand intérêt. Les personnages masculins n’ont pas vraiment retenu mon intérêt car ils sont insipides, leur rôle est inférieur à celui des femmes qui ont chacune une personnalité très intéressante. J’apprécie notamment le rôle d’Oenone qui tient tête à Phèdre sans l’apitoyer comme une « nourrice » traditionnelle le ferait. Elle est honnête et franche et permet un dialogue vif car elle cherche la confrontation, ce qui rend le texte plus attrayant. Phèdre questionne sa sexualité en dénigrant son attachement à elle, ce qu’Oenone balaye royalement en lui rappelant ses défauts et ses intérêts amoureux plus que questionnables. Bien que ce soit quelque chose de légitime dans un livre, c’est pourtant rare de voir des personnages féminins aussi bien construits par un homme, qui ont de réelles réactions, de vrais dialogues, des caractères complexes. Le final laissera plus d’un lecteur perplexe, voir admiratif.

Rédigé par Lisa Carré

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