Jean-Baptiste Del Amo, ou la lumière crue d’une réalité viscérale

Jean-Baptiste Del Amo, écrivain toulousain déjà salué à maintes reprises par la critique, semble déroger à la conception, voire au poncif, d’une littérature contemporaine épurée. Il s’inscrit, stylistiquement et thématiquement, volontiers dans les traditions des XVIIIe et XIXe siècles, puisque les influences de Zola ou de Balzac transparaissent nettement dans ses lignes. Mais, s’il se fait héritier des auteurs considérés classiques, Jean-Baptiste Del Amo traite toutefois de sujets bien actuels.

del-amoUne éducation libertine, paru en 2008 et finaliste au prix Goncourt des lycéens, reprend le topos du roman d’apprentissage… apprentissage d’une sensualité frénétique. Gaspard, jeune provincial, quitte Quimper afin de conquérir le Paris du XVIIIe. Mais Gaspard, loin d’être Rastignac ou Lucien de Rubempré, éprouve une fascination quasiment malsaine pour la Seine. Ce fleuve, dont la crasse dissimule aux vivants des destins aussi cadavériques que finis, frère parisien du Styx, hypnotise le personnage principal par leur dérangeante promiscuité. Car si l’opacité ne permet pas à Gaspard de s’y mirer, la Seine renvoie néanmoins bel et bien à son cheminement social fluctuant entre ascensions et déchéances. Tout dans la ville annonce une putréfaction imminente, une vie urbaine mortifère et criminelle décrite avec force détails alors que la narration s’obscurcit, gagne toujours davantage en âpreté. S’ajoute au caractère visuel du roman, une dimension olfactive et sensorielle, alternant entre jets mnésiques d’une enfance paysanne et expériences charnelles masculines. Une homosexualité qui est aussi bien rédemptrice qu’assassine pour Gaspard, initié par un autre Valmont…

Œuvre dérangeante donc, à l’image de Pornographia, publiée en 2013, qui approfondit le sujet de l’amour mutuellement masculin et se déroule à La Havane. Cette fiction-là, qui aurait dû, selon le désir de l’auteur, paraître avec des photographies d’Antoine d’Agata, se déploie également dans un siècle révolu. Des décors lointains, d’un réalisme pourtant puisant son authenticité dans l’imaginaire de Del Amo, et qui atteste dès lors de son talent créatif maintenant l’illusion de vraisemblance et de vérité. C’est ainsi qu’il est revenu en 2016, avec Règne Animal, roman à l’atmosphère poétique sinistre et fulgurante faisant penser à Georg Trakl.

Dans Règne Animal, Del Amo dépeint une famille, miroir du rapport de l’homme à l’animal, à la nature, et dont la violence que les hommes se font entre eux se révèle inhérente. Ce premier cercle culturel que constitue le noyau familial renvoyant à la société dans son ensemble, s’étend sur plusieurs générations. La première gère un élevage traditionnel qui se transformera après les épisodes belliqueux du XXe siècle en élevage intensif. Le caractère anxiogène du roman ne cesse de s’amplifier, surtout grâce au silence qui règne entre les membres de la famille. Ce manque de communication est souligné en outre par les hurlements massifs et unanimes du bétail porcin. Thème que l’on retrouvait déjà dans Une éducation libertine… Peu de paroles mais des descriptions, des gestes et des comportements traduisant la souffrance des hommes et l’aliénation qui tirent leur origine de l’exploitation animale. Ici, l’œil du narrateur met sur le même plan espèce porcine et humaine ; deux bêtes distinctes dont l’une subit les horreurs de l’autre manifestement prise dans une hybris meurtrière.

del-amo-2Un parti pris aujourd’hui encore trop souvent récrié et critiqué alors que les scandales liés à la maltraitance animale pullulent. S’il ne s’agit pas d’un ouvrage militant, Del Amo, lui, apporte son soutien à l’association L214 par des travaux d’écriture ou des sauvetages d’animaux. Il s’agit donc de faits véridiques que l’auteur expose par le biais du narrateur, ce qui participe ainsi à la dimension subversive de l’œuvre, déjà forte par le soin évident apporté à l’écriture dont le poids égalise l’horreur réelle. La sensibilité du texte se joint ici à un certain désir de prise de conscience, à une remise en question notable quant à l’appropriation des animaux par l’homme qui s’arroge le pouvoir de vie ou de mort sur une espèce considérée inférieure. S’ajoutent à cela les nombreuses conséquences écologiques qui en découlent. Un auteur qui donne ainsi une voix à des êtres sous-estimés, en plus d’offrir une véritable expérience émotionnelle au lecteur… Lecteur à qui nous lançons d’ailleurs le défi d’y rester de marbre.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s