François Sureau et des vers en pleine mer

Auteur discret aux œuvres pourtant reconnues et primées, François Sureau est revenu avec le troisième opus de La Chanson de Passavant en mars 2016, dont les deux premiers tomes dataient de 2005 et 2011. Sur les bords de tout apparaît comme le point final de la trilogie, endossant un véritable rôle mémoriel, aussi bien pour les poètes évoqués (Verlaine, Rimbaud, Homère) que pour le Capitaine X, figure fictive dont ont été retrouvés les écrits posthumes. Ce recueil revêt dès lors des habits d’aède, dont les chants honorent Passavant, disparu en mer dans le tumulte d’un monde à la dérive.

navire

L’auteur fictif critique, grâce au tour du monde que permet les bateaux, les systèmes politiques occidentaux dont les acteurs tirés à quatre épingles restent passifs devant la barbarie des autres pays noyés dans le sang humain. Hommes politiques mais uniquement de façades, en somme, vides à l’intérieur, ils se remplissent à la place de « loukoums », se voient comparés à des personnes âgées incontinentes. La France est vieille, oublieuse des autres, refermée sur elle-même, recroquevillée comme sur un lit mortuaire. Prendre le large s’impose comme le seul moyen d’échapper à cela, à cette Europe écroulée. Le voyage maritime destine cependant à une fin macabre, mais Passavant le disparu subsiste par les poèmes.

Outre le bleu des territoires attiques rappelés, est évoqué un dieu sans grande fermeté, responsable des maux actuels. Les toilettes du capitalisme américain de Céline se retrouvent en France, mais dans le plus haut lieu dit « culturel » et de « mémoire » : le Quai Branly. Le musée incarne l’exemple que tout se vend sans exception, l’acte gratuit n’existe plus, l’utilitarisme règne en maître accompagné de la rentabilité.

globeL’épopée de l’auteur s’apparente à l’Iliade qu’appréciait Passavant en ce que « l’amitié est sans cesse exposée à la mort d’une façon qui me touche »[1], il ne croyait pas si bien dire puisqu’en l’occurrence, Passavant devient l’ami défunt et se trouve donc acteur (malgré l’inertie supposée), réellement impliqué.

Le recueil s’enfonce dans une ambiance macabre, quasiment apocalyptique : le religieux frôle le ridicule, se désacralise notamment avec le portrait d’un imam rigolard semblant considérer sa fonction comme une farce, une imposture. Le thème du musée revient en mélangeant ce qui relève de la nature, des animaux et ce qui relève des hommes, la guerre. Voilà le produit de l’homme et ce que l’on retient : le massacre qu’il engendre. Le capitalisme est pointé du doigt, il est le « spectacle de la misère » avec un Occident ostentatoire dans la pauvreté et dans les différences sociales.

Le recueil avance sous le poids d’une fatalité et d’un adieu qu’effacera le renouveau, l’on atteint l’apocalypse littéralement : la révélation. Dieu parle à l’auteur et se révèle multiple, un dieu pour chacun. Le poème sur la finance prend le relais, insinuant que l’argent et l’importance que nous lui accordons concourent à la fin du monde, l’accélèrent. L’on retrouve la politique tournée en dérision, ses membres ne profèrent plus des paroles vides et séduisantes mais ils caquettent. Enfin l’auteur formule clairement son adieu à Passavant en écartant l’idée jusque-là évoquée de la renaissance qui n’existe en réalité que dans l’espoir.

En somme, l’univers marin devient le seul endroit paisible, beau et pacifique. Mais l’espace maritime n’est que plus complexe, car les navigateurs s’y perdent, disparaissent, comme Passavant à qui l’auteur déclame son adieu. Le recueil devient un processus de deuil, d’acceptation de la disparition : on espère une renaissance, des retrouvailles et l’on accepte l’aspect définitif et immuable de la situation funèbre. Echapper aux valeurs occidentales se révèle dès lors impossible, la fuite par la mer n’aboutit donc qu’à une mort fortement probable. Mais si la désillusion s’accentue au fur et à mesure dans les vers du Capitaine X, la littérature garde l’espoir de continuer d’être nourrie par une poésie sensiblement marquante ; à l’image des sombres fonds maritimes, plus qu’inquiétants, la société en crise engendre toutefois des œuvres majestueuses, même médicinales, comme celles de Sureau.

Par Roxane H., Anaïs G., et Lilén C.

[1] François Sureau, Sur les bords de tout, Gallimard, page 43

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