One Book One City, un festival littéraire irlandais

L’Irlande est empreinte de légendes et c’est peut-être pourquoi tant d’écrivains fleurissent dans cette petite île et plus particulièrement dans sa capitale. Lors de mon année Erasmus, j’ai été surprise par les irrégularités de Dublin. Les universités et salles de sport sont disséminées dans des maisons à l’air tout à fait banales.  Et chaque pub (stratégiquement placé dans chaque – et je dis bien chaque – rue) abrite toute sorte d’artiste comme des musiciens/chanteurs, des danseurs, des conteurs, des poètes ou écrivains qui, tous, contribuent à l’Histoire et aux légendes de Dublin. Avec autant de talents qui peuplent la ville, est-il si incroyable de voir un tel nombre de festivals littéraires germer à travers l’Irlande ? Probablement pas.

En ce qui me concerne, je souhaite vous présenter le Dublin One city One Book festival qui se tient chaque année en avril. Et oui, bien que je vous accable des prouesses artistiques de l’Irlande je choisis un festival qui tient ses origines… des Etats-Unis. En effet c’est Seattle qui développa cet événement en 1998 qui portait le nom moins accrocheur mais plus exact de :« If All of Seattle Read the Same Book». C’était une occasion d’encourager la population à lire un livre en rapport avec la ville qu’elle habite ou qui a abrité son auteur. Après plusieurs dizaines d’éditions similaires, le phénomène arriva finalement à Dublin en 2006. Les premiers livres choisis reprennent des auteurs et œuvres classiques comme Dracula de Bram Stoker, Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde et Dubliners de James Joyce.

dubliners
2012
oscar-wilde
2010
dracula
2009

 

Cependant ces quatre dernières années virent l’apparition d’œuvres plus discrètes.

echoland

Cette année, le livre sélectionné est Echoland de Joy Joyce, premier livre de la trilogie qui se compose également d’Echobeat et Echowave. Ce sont tous trois des thrillers qui se déroulent durant la Seconde Guerre mondiale. Dublin, qui est en apparence neutre, se voit déchirée par des factions opposées quand une attaque de l’Allemagne, qui vise l’Angleterre et l’Irlande, est annoncée. Le lieutenant Paul Duggan, récemment affecté à la division militaire du renseignement, enquête sur un espion allemand quand son oncle, un partisan avéré des Allemands, lui enjoint de retrouver sa fille qui a disparu.

Malgré les éloges liés à ce livre, qui lui prêtent une histoire fascinante qui nous empêcherait de le lâcher, j’ai eu beaucoup de mal à continuer sa lecture et c’est pourquoi je ne vais pas m’y attarder. Le livre que je souhaite vraiment vous faire découvrir est celui de l’année précédente : Fallen de Lia Mills.

fallen

L’édition 2016 de Dublin One Book One City avaient plusieurs particularités donc permettez-moi de planter le décor avant de vous parler du livre en lui-même.

2016 avait beaucoup de signification pour les Irlandais et j’ai été assez chanceuse de pouvoir assister à certains événements visant à commémorer le centenaire de l’Easter Rising (Insurrection de Pâques). Cet évènement touche beaucoup les Irlandais car c’est une période sombre de leur passé et les habitants ont des opinions conflictuelles sur les évènements de cette semaine. J’ai pu voir leur fierté ou leur honte face à ces évènements, qui sont d’ailleurs confiés dans ce livre, mais aussi à travers des débats sur la question de la violence perpétrée durant cette semaine fatidique.

Pour ceux qui ne connaissent pas cette partie de l’Histoire, les Irlandais se sont insurgés à Pâques contre l’oppression anglaise. Après des années de lutte, le Parlement anglais leur avait accordé le Home Rule en 1914 lequel promettait une certaine autonomie politique à l’Irlande tout en les gardant au sein du Royaume-Uni. Cependant la guerre interrompît le processus. Les Irlandais sont alors partagés sur le Home Rule et sur les intentions de Westminster. C’est pourquoi se prépare cette insurrection menée par les Irish Republican Brotherhood, Irish Volunteers, Irish Citizen Army avec pour leaders Patrick Pearse et James Connolly. Ce petit groupe d’insurgés défile dans les rues de Dublin et occupe la Poste centrale d’O’Connell Street et proclame la République Irlandaise sous le regard de Dublinois abasourdis.

Durant l’insurrection la plupart des Irlandais voient les insurgés comme des traitres car ils mettent en danger les soldats irlandais qui participent à la guerre sous le commandement de l’armée britannique. Si je me permets de vous raconter en détails ces évènements c’est parce qu’ils font partie intégrale du roman, dont une majeure partie relate ces évènements à travers les yeux de Katie Crilly. Si l’Easter Rising n’a pas vraiment de conséquence politique immédiate pour les Irlandais, il a effectivement rallié au mouvement beaucoup d’indécis car les Britanniques répliquent par la mise à mort rapide de ses meneurs, rassemblant la sympathie des Dublinois. Comme la situation le suggère, l’Irlande entière est concernée par ce centenaire et c’est pourquoi le festival fait une exception et devient Two Cities One Book et Dublin s’associe à Belfast pour l’occasion.

Pourquoi Fallen a-t-il été sélectionné?

Fallen de Lia Mills, une dublinoise de naissance, raconte l’histoire d’une jeune femme, Katie Crilly, qui apprend que son frère jumeau, Liam, est mort durant la guerre ce qui bouleverse sa vie et celle de sa famille. Très intelligente, elle est contrainte par sa famille conservatrice à interrompre ses brillantes études pour mener une vie « respectable ». Elle trouve une échappatoire en travaillant pour une intellectuelle lesbienne qui écrit un livre sur les statues de Dublin et leurs histoires.  Les tentatives de Katie pour reprendre sa vie en main sont bouleversées par l’insurrection. Les rues sont bloquées par les tirs des révolutionnaires et les militaires anglais, et les dublinois forment des alliances improbables pour se protéger les uns les autres. Une telle alliance se fait entre notre héroïne et le neveu de sa patronne qui est revenu manchot et désillusionné par la guerre. Tous deux se retrouvent coincés dans un appartement. Leur passé respectif, la peur et leur isolement les poussent alors dans les bras l’un de l’autre.

Cette histoire est particulièrement intéressante pour les Irlandais car elle évoque la présence des femmes à l’université dans un pays très catholique ainsi que leur importance dans le mouvement révolutionnaire, la première guerre mondiale et l’insurrection de Pâques. Tous ces sujets sont analysés, débattus, célébrés et pleurés dans des ateliers d’écriture, des lectures, des interviews de de Lia Mills à la BBC, des discussions en live avec l’auteur et des expositions de photographies et de lettres de l’époque.

C’est aussi un sujet très intéressant pour un lecteur français car il montre une vision de la Première Guerre mondiale assez différente de celle des français. Personnellement, je ne m’étais jamais interrogé sur lequel était le « bon » camp, c’était pour moi une évidence, bien qu’en y réfléchissant je ne suis pas sûre de comprendre les tenants et aboutissants du conflit. Mais Fallen, nous fait découvrir une ambivalence dans les enjeux de cette guerre. Les Irlandais étaient et sont toujours divisés sur la participation irlandaise à l’effort de guerre. Si certains pensaient que soutenir les Anglais leur gagnerait la faveur du Parlement et finalement leur indépendance, d’autres étaient persuadés que cette guerre était une juste cause car ils défendaient un peuple opprimé, ici les Hollandais. Une autre faction, généralement celle qui soutient le plus férocement l’indépendance totale de l’Irlande, avait un certain mépris pour les soldats qui se mêlaient à une guerre qui ne les concernait pas, et ils ne voulaient pas se positionner du côté des Anglais. Katie oscille entre ces camps, d’une part en soutien au sacrifice de son frère mais dans un même temps elle est perturbée par les lettres de Liam une fois au front et finalement par les révélations de son amant.

C’est une histoire qui allie tragédie et espoir, magnifiquement rendue par son auteur qui décrit un Dublin plus vraie que nature. Lia Mills nous ramène à une époque conflictuelle et répressive. Elle met en scène l’insurrection de manière neutre, fidèle, et les deux côtés peuvent s’y retrouver.

On comprend donc que Dublin One Book One City ait choisi cette œuvre pour commémorer cet évènement qui trouble toujours la conscience irlandaise.

Rédigé par Lisa Carré

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