My Mad Fat Diary : un journal intime pas si personnel

En 2007, l’auteure britannique Rachel dite « Rae » Earl publie My Fat, Mad Teenage Diary aux éditions Hodder. Six années plus tard, la chaîne E4 achète l’histoire de Rae, qu’elle transforme en seize épisodes drôles et emplis d’honnêteté. Si les deux versions diffèrent sur certains points, l’action se déroule toujours autour de Rae, seize ans au compteur, luttant avec ses kilos en trop et sa réinsertion dans la vie d’une adolescente normale après un séjour en hôpital psychiatrique.

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Affiche promotionnelle série My Mad Fat Diary

L’adaptation du roman en série télévisée est courante ces dernières années. Parmi les plus importantes, celles qui feront écho au plus grand nombre d’entre nous : Game of Thrones, Sherlock Holmes, Gossip Girl, Orange Is The New Black, Sex and The City ou encore House of Cards… Cependant, cette tendance semble s’être développée autour de la facilité à reprendre une intrigue qui a déjà connu du succès sous un autre format. My Fat, Mad Teenage Diary n’a jamais été traduit en français ou dans une autre langue. Ce n’est pas la certitude d’un succès qui a poussé la chaîne E4 à une adaptation.  


Dear Diary

Rachel Earl publie, 20 ans après l’avoir commencé, une version retravaillée du contenu du journal intime qu’elle tenait lorsqu’elle était adolescente. L’adaptation de la forme très particulière qu’est le journal intime sur écran se développe sans problème grâce à de simples détails techniques. D’abord, la voix off de Sharon Rooney, l’actrice écossaise jouant le rôle de Rae, nous plonge dans les pensées du personnage. Cette voix-off et l’écriture de Rachel Earl donnent un ton presque décalé à des questions difficiles et facilitent une identification au personnage de Rae. S’ajoutent à cela des effets audiovisuels pourtant peu utilisés dans les séries ou films : l’incrustation de petits doodles ou phrases rédigées par Rae. Du haut de ses seize ans et de son mètre 80, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Sa façon de parler, notamment dans ses réactions « à chaud » est caractérisée par de nombreuses insultes « bollocks », « fuck » ou « bloody ».

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Capture saison 2 My Mad Fat Diary

« I want him to go down on me for so long that he has to evolve gills » : a Teenage Diary

Si Rae vous semble tout sauf ordinaire, ses préoccupations le sont pourtant. Rae veut être appréciée des garçons, perdre sa virginité et sortir dans un bar avec ses amis. Dans la série, elle jette d’abord son dévolu sur le guitariste à lunettes Archie avant de sortir avec le ténébreux Finn. Comme tous les adolescents, elle s’entend difficilement avec sa mère qui l’a élevée seule et qui, après plusieurs histoires, finit par se marier avec un homme maghrébin beaucoup plus jeune qu’elle.

Le journal intime est écrit du point de vue de Rae, raconte ses envies, ses peurs, ses batailles  et ses rêves. Dans l’adaptation télévisée, bien que Rae et son journal intime restent le point central de l’histoire, l’accent est également porté sur les autres personnages. Le spectateur accède également aux pensées de Chloe ou de Finn – ce qui offre une vision de l’adolescence plus complète. Chloe, qui semble si différente de Rae, tant physiquement que dans son comportement, est pourtant aussi vulnérable que sa meilleure amie.

Une adaptation retravaillée

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Couverture de la réimpression de My Mad, Fat, Teenage Diary

On peut lire sur la quatrième de couverture du livre publié par Hodder :

« My Fat, Mad Teenage Diary evokes a vanished time when Charles and Di are still together, the Berlin wall is up, Kylie is expected to disappear from the charts at any moment and it’s £1 for a Snakebite and Black in the Vaults pub. My Fat, Mad Teenage Diary will appeal to anyone who’s lived through the 1980s. »

Si l’histoire de la vraie Rae Earl et de son journal intime commence en 1987, celle de la Rae jouée par Sharon Rooney débute en 1996. Un journal intime est une vision de sa propre vie, difficile de le mettre sur écran tel quel. Plusieurs choix ont été faits, notamment pour que les amis de l’auteure ne soit pas représentés à l’écran. Les personnages ont donc été modifiés.

Alors que l’oeuvre originale voit Rae Earl embrasser pour la première fois Haddock, il n’y a aucun personnage de ce nom sur l’écran. Les personnages diffèrent du livre à la série, cependant on peut noter des similarités : Chop est un mélange entre Battered Sausage et Fig, Izzy ressemble à Dobber, Archie à Harry, Finn à Haddock et Chloe est un savant mélange de plusieurs personnes.

Le plus gros changement de personnages est un ajout pur et simple. Alors que l’auteure n’a pas eu de suivi psychologique avant ses vingt-huit ans, dans la série de Tim Kirkby et Benjamin Caron, Rae est suivie par Kester, psychiatre à la clinique qu’elle a quitté. Elle participe également à un groupe de discussion qu’il dirige, et elle revoit ses amis toujours à l’hôpital, Tix et Danny. Kester prend une dimension très importante dans le développement personnel de Rae, lui servant de figure paternelle dont elle manque cruellement et lui apprenant à se battre pour ce qu’elle veut, et à s’aimer.

Autant de modifications pour pallier une difficulté : difficile de faire d’une vie un scénario. Trop chaotique, souvent sans conclusion, l’ajout de Kester et la réduction du nombre de personnages permet à la série d’avoir un ensemble plus compréhensible et une meilleure conclusion.

My Mad? Fat Teenage Diary

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Capture de la série My Mad Fat Diary 

La psychanalyste et auteure Julia Kristeva a écrit « Écrire sur la mélancolie n’aurait de sens, pour ceux que la mélancolie ravage, que si l’écrit venait de la mélancolie. » Le trouble psychologique, traité par un-e auteur-e sujet-te à cette maladie, est souvent dépeint de façon plus parlante dans la littérature que dans les manuels scientifiques. La représentation de troubles mentaux (les troubles du comportement alimentaire, la dépression et les pensées suicidaires dans le cas de Rae Earl) est en effet au centre de la littérature et des séries – on peut noter la bipolaire Carrie Mathison dans Homeland, le sociopathe Dexter dans la série éponyme ou Sheldon Cooper de The Big Bang Theory, supposément atteint du syndrome d’Asperger… L’esthétisation et la narration de la souffrance permettent d’exprimer les symptômes de la maladie. La forme narrative du journal intime est d’autant plus intéressante pour dépeindre la folie, comme la lente déconnection à la réalité de Poprichtine dans Le Journal d’un Fou (1834) de Gogol.

Le livre comme la série télévisée débutent au moment de la sortie de Rae d’hôpital psychiatrique, où elle a effectué un séjour après s’être mutilée.

Les écrits de Rachel Earl apparaissent comme un appel à l’aide ; chaque page ajoute à un self-loathing ancré en elle. Certains passages rédigés dans des moments d’angoisse profonde ont pourtant dû être retravaillés pour rendre la lecture compréhensible – ce qui n’enlève pourtant rien au fond, brut et intact. Autant de vérités crues qui ont permis à la série d’avoir un aussi franc succès. De même que Skins, adaptation aussi menée par E4, les scénaristes ont réussi à ne pas tomber dans le pathos tout en laissant les questions difficiles prendre la place nécessaire. Un équilibre particulièrement important qui laisse les spectateurs libres de s’identifier à Rae.

Se battre et s’aimer

Dans la troisième et dernière saison de My Mad Fat Diary, Rae se bat pour réparer ses erreurs et son monde. Chloe ne va pas bien, le « gang » d’amis s’effrite et sa mère ne lui parle plus après leur plus grosse dispute. Après plusieurs essais infructueux, Rae va comprendre qu’il est impossible de réparer le monde si on est soi-même brisé.

C’est là tout l’enjeu de la série et du livre : apprendre à s’aimer soi-même pour ce que l’on est. Cette histoire n’a pour but que de réussir à nous faire comprendre qu’il est essentiel de s’apprécier. A travers toutes ses inquiétudes et les petites aventures qu’elle vit, Rae comprend que chacun se bat avec lui-même. La série développe vraiment cette idée : Rae va se retrouver face au journal intime de Chloe et comprendre qu’elle aussi souffre d’une mauvaise estime d’elle-même. Les deux meilleures amies voudraient échanger leurs places : Rae pour être aussi parfaite que Chloe et Chloe pour ne pas être vue que pour sa beauté.

En aidant sa meilleure amie à se voir autrement, Rae s’aperçoit qu’elle vit comme les autres, elle est « normale », ce qu’elle voulait le plus au monde.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, My Mad Fat Diary est une histoire bienveillante et positive. Rae sort d’un hôpital psychiatrique, refuse de le dire et essaye par dessus tout de cacher son histoire au reste du monde. C’est au fur et à mesure des pages et des épisodes, qu’elle va apprendre à faire confiance aux autres pour enfin comprendre qu’elle ne se résume pas à son poids et son rapport à la nourriture.

En même temps que Rae Earl, nous apprenons à nous aimer autant que nous l’aimons elle et son journal.

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Capture série MMFD

Rédigé par Lucie Barthod et Célia Van Haaren

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