Oeil pour oeil et mots pour maux

anguille-sous-roche

Ali Zamir, Anguille sous Roche

 

Il faudrait lire ce roman d’une traite, sans reprendre véritablement sa respiration mais en aspirant de petites bouffées d’air pour devenir Anguille, pour s’assimiler à cette noyée dont l’inévitable destinée est de retrouver son état de bête sous-marine se tortillant pour survivre. Cependant n’étant pourvus de branchies, notre voyage sous cet océan tumultueux de paroles nous oblige à remonter à la surface, à faire des pauses.

Nous avons dû changer nos habitudes de lecture en nous délestant des règles sacrées de ponctuation. Tâche ardue et douloureuse pour des livrovores telles que nous ! Nous avons dû nous laisser guider par cette jeune fille de 17 ans. Nous avons dû écouter ses histoires sentimentales, découvrir sa vie familiale dominée par un patriarche obstiné, suivre les pérégrinations de sa pensée pour enfin parvenir à un signe de ponctuation forte : un ultime point d’exclamation. Soulagement du lecteur et délivrance d’Anguille !

Cette dernière connaît en effet au cours de sa vie une série de malheurs qui vont crescendo dans le roman et qui semblent l’accabler de toutes part : morts, trahisons, tromperies, abandons, etc. Pourtant derrière ce portrait de fillette mal dans sa peau évoluant dans un environnement crasseux et défavorisé, se cache une jeune femme indépendante qui tente de s’affranchir de la destinée qu’on lui collait à la peau.

Amoureuse de Vorace, le beau gosse du quartier pour lequel elle mène une vie de débauchée, elle ne tombe pas dans les comportements stéréotypés de ces congénères. Ni pleurs en rafale, ni cris perçants, ni pot de glace sous un tas de couettes. Anguille ne flanche pas et prend la décision de garder l’enfant de cet homme déjà sorti de sa vie. Ce choix s’élève ainsi contre tous les principes d’une société liberticide, patriarcale et violente. Violente contre les femmes qui ne respectent pas les règles, violente comme les hommes dont Connaît-tout, le père, qui en est le meilleur exemple.

Ali Zamir, qui signe là son premier roman, ne donne toutefois pas à voir la fresque sociale d’une île défavorisée du milieu de l’Océan Indien. Il s’attarde davantage à observer les tréfonds, les étrangetés, les incohérences de la pensée de son personnage. Contrairement au nom qui lui a été attribuée, Anguille n’est pas lisse, rien ne coule de source pour elle. Sans cesse aux prises avec son esprit, elle tente de construire un discours clair et cohérent. Ce n’est pas tant par le fait qu’elle est aux bords de la mort que ses phrases sont confuses mais surtout par cet effet de stream of consciousness. L’auteur n’a pas désiré nettoyer les pensées d’Anguille de toutes les aspérités, de toutes les divagations, de tous les commentaires qui en font sa particularité et sa beauté.

Même si le vocabulaire gras, gros, grossier qu’elle emploie et qui pèse sur nos petites âmes vertueuses ne correspond guère à l’idée de beauté littéraire qu’on se fait, ce singulier ensemble donne à redéfinir les tragédies classiques en cinq actes pour laisser place au spontané, à l’immatériel et à l’oralité.

Un roman détonnant par sa structure, son héroïne et son détournement des règles !

 

 

Ecrit par Lylia Djoudi et Wendy Noel

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s