Orgueil et Porcelets

Viscéral. C’est le mot qui s’échappe des lèvres de celui qui referme Règne animal, le nouveau roman de Jean-Baptiste Del Amo, publié chez Gallimard dans sa célèbre collection blanche. L’auteur toulousain n’en est d’ailleurs pas à son premier coup d’essai ; après les succès de ses romans Une éducation libertine (2008) et Pornographia (2013) qui a reçu le Prix Sade, également publiés chez Gallimard, Jean-Baptiste Del Amo signe un roman où violence, malaise, et lyrisme se mêlent.

Le lecteur s’y trouve happé dans la France rurale du XXème siècle, dans le Gers, au cœur d’une famille qui possède un élevage porcin pour y suivre toute la vie d’Eléonore, de sa naissance à ses vieux jours. Au cours du roman, il verra quatre générations de cette famille sombrer dans la dégénérescence et la maladie, dans une atmosphère crue et impitoyable. D’abord petits paysans, les personnages agrandissent ensuite leur exploitation tandis que les conditions dans lesquelles les porcs sont élevés deviennent de plus en plus inhumaines ; on retrouve ici l’engagement personnel de l’auteur pour la cause animale. Par ailleurs, la dégradation de ces conditions d’élevage va de pair avec la propre dégradation des éleveurs, qui finissent eux-mêmes par ne plus avoir rien d’humain, enfermés dans un destin qu’ils n’ont pas choisi mais qui s’est imposé à eux comme une sentence, et prisonniers d’une économie dont ils sont terriblement dépendants. Dans la proximité permanente de la terre et des bêtes, la dualité entre ces deux groupes de victimes s’impose rapidement.

Dans cette fresque historique, nous accompagnons les personnages dans les grandes périodes de trouble du XXème siècle, où la boucherie des porcs deviendra vite boucherie des hommes avec la Première Guerre mondiale, mais c’est aussi un paysage social que nous offre Del Amo en posant une dialectique certes bien connue (qui est l’homme ? qui est l’animal ?), mais néanmoins servie par un style poignant et presque cinématographique, qui n’est pas sans rappeler la verve de Céline. Cette écriture entraîne le lecteur dans un tourbillon d’horreur et de violence en permanente surenchère.

Face au monde des hommes se dressent alors les porcs, et notamment la Bête, épique cochon et ultime personnage de ce roman sale, à l’atmosphère empuantie, qui imprègnera son lecteur, lequel ne s’en détachera pas si aisément. C’est dans cette ambiance très réaliste que Jean-Baptiste Del Amo ne ménage pas son lecteur ; sang, sueur, souffrance qui prend des airs de martyrs, les gestes et les sentiments parfois empreints d’une très lourde noirceur, impossible cependant de s’arrêter au beau milieu de ce roman qui nous fera porter un tout autre regard sur notre propre humanité.

Elise NICOLI et Garance BERTHAUT

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