L’édition en Allemagne

Nous étions lundi dernier présentes à la 37e édition de Livre Paris, le plus célèbre salon du livre français. Nous y avons ri, lu, découvert, (beaucoup) marché, testé des innovations, cherché Charlie, et nous en avons aussi profité pour assister au café professionnel sur l’édition en Allemagne, organisé par le bureau international de l’édition française (BIEF). Les trois intervenants nous ont donné des clés de compréhension sur l’actualité du secteur du livre allemand.

Poster de la 37ème édition de Livre Paris

Les principales caractéristiques de l’édition allemande

Clémence Thierry, du BIEF, a pris la parole la première, expliquant que l’Allemagne est un géant du monde éditorial. Sa production de livres est actuellement en hausse, surtout dans les domaines de la BD, de la philosophie et de la littérature pour la jeunesse. En 2015, 76 000 titres sont ainsi parus – contre 43 000 en France… Pourtant, le chiffre d’affaires de l’édition en Allemagne baisse ces dernières années – il s’élève tout de même à 5,4 milliards d’euros en 2015. C’est le domaine de la littérature qui domine, couvrant 30% du chiffre d’affaires total et 20% de la production du secteur. Le domaine des sciences sociales et de la non-fiction, quant à lui, représente 10 % du chiffre d’affaires. Cependant, la part de non-fiction dans la production totale est en hausse constante depuis 2012. Les éditeurs constatent un certain tassement de l’édition numérique, car les acheteurs potentiels sont encore en minorité.

La vigueur du marché allemand s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord, l’Allemagne connaît un paysage éditorial varié, fait de grands éditeurs aussi bien que d’éditeurs indépendants. Ensuite, contrairement à la macrocéphalie parisienne française, les maisons d’éditions sont dispersées sur tout le territoire allemand, avec toutefois trois pôles éditoriaux centraux : Berlin, surtout depuis 1989, Hambourg et Munich. Enfin, l’environnement économique et juridique est favorable à la multiplication des publications, avec notamment la mise en place du prix unique du livre dès 1848 ainsi que la fixation d’une T.V.A. réduite – 7% – sur le prix du livre. Cet accord interprofessionnel sur le prix du livre permet de garantir son unicité pendant un an et demi après sa première publication, sans possibilité d’effectuer une remise.

Toutes ces mesures sont autant de moyens de préserver et protéger le tissu de librairies qui existe en Allemagne, et donc de garantir une densité éditoriale. Le pays compte 6000 librairies, ce qui fait de ces commerces le premier canal de vente de livres. Toutefois, 10 % des librairies cumulent à elles seules les deux tiers des ventes. En effet, les très grandes chaînes, comme Thalia, défient toute concurrence. Grâce à ce réseau dense, on estime qu’un livre commandé n’importe où en Allemagne, dans n’importe quelle librairie, sera reçu par le client sous 24h !

Le monde du livre allemand s’organise autour de deux moments importants : la frankfurter Buchmesse en automne et la foire du livre de Leipzig au printemps. Ces salons sont deux occasions pour les éditeurs de présenter leurs catalogues et leurs nouveautés. Les auteurs attendent également ces foires avec impatience, puisqu’elles remettent chacune un prix littéraire très reconnu : le Deutscher Buchpreis à Francfort et le Preis der Leipziger Buchmesse à Leipzig. À ces deux grands prix s’ajoute une multitude d’autres récompenses régionales, par thème ou par genre des livres (non-fiction…). Ce grand réseau de prix reflète le vaste paysage éditorial allemand.

Le monde du livre allemand se distingue également de la littérature en France par une pratique qui lui est propre : les lectures, ou Lesungen. L’auteur lit des extraits de son livre lors d’une tournée promotionnelle dans toute l’Allemagne, faisant halte dans des librairies, des cafés ou encore des maisons de la littérature, pour rencontrer ses lecteurs et leur proposer une lecture. Ce système, inconnu en France, est l’une des assises de la vie littéraire allemande et participe aux stratégies de promotion des éditeurs.

Photo de la table-ronde
De gauche à droite : Heinrich von Berenberg, Sabine Erbrich, Clémence Thierry et la modératrice du débat
Suhrkamp & Insel

Deux éditeurs allemands étaient également présents à cette table-ronde. La première était Sabine Erbrich, éditrice depuis deux ans au sein de la grande maison d’édition indépendante Suhrkamp & Insel. Suhrkamp publie principalement de la littérature et de la non-fiction, notamment dans le domaine des sciences humaines, et elle souhaite avant tout publier des ouvrages contemporains de qualité, aussi bien allemands qu’internationaux. À partir des années 1970, la maison a étendu ses publications jusqu’à produire des auteurs de l’Amérique latine et de l’Afrique du Sud, en publiant par exemple Isabel Allende. Suhrkamp est donc devenue la plus grande maison d’édition indépendante allemande, et ainsi la référence des textes des grands auteurs et penseurs en allemand – on parle souvent de la « Kultur de Suhrkamp ».

Le rachat d’Insel en 1962 permet toutefois à la maison de publier de la littérature considérée comme davantage « commerciale », ici aussi à la fois allemande et internationale.

En moyenne, Suhrkamp & Insel produit 500 titres par an, dans des collections très diverses. Il y a deux ans, la maison a lancé un nouveau projet : celui de publier 1500 de ses titres en format numérique. Pour le moment, l’éditeur compte 4% de sa production totale en numérique. Par ailleurs, Suhrkamp & Insel a aussi mis en place un projet d’impression à la demande.

Cette maison accorde une place particulière aux livres français ; elle a ainsi édité Proust, Valéry ou Duras, et continue de publier des auteurs français aujourd’hui. Cette année par exemple, à la rentrée littéraire d’automne, Suhrkamp & Insel a annoncé la publication d’un roman d’Annie Ernaux, un format poche et une B.D. de La Recherche de Proust, et une biographie de Lévi-Strauss. Pour trouver les livres français qui pourraient intéresser le public allemand, Suhrkamp n’a pas de scouts en France, mais elle entretient un contact direct avec les maisons d’édition françaises et le salon Livre Paris est une occasion de les rencontrer chaque année. Les éditeurs allemands se tiennent également informés des sorties en France grâce à Livres Hebdo (la bible des éditeurs) ou bien Le Monde des livres. Enfin ils peuvent parfois être conseillés directement par un traducteur pour le choix des livres qui peuvent entrer dans leur catalogue.

Sur le plan marketing, chaque titre est traité de manière individuelle, avec une stratégie particulière qui convient au livre, à son public et à son genre, particulièrement via les réseaux sociaux.

Berenberg Verlag

En contrepoids au géant qu’est Suhrkamp & Insel, un autre éditeur indépendant était présent lors de cette présentation : Heinrich von Berenberg, à la tête de Berenberg Verlag. Avec sa production de dix livres par an, soit quatre à cinq livres par saison, cette maison peut se vanter d’avoir une ligne éditoriale bien définie : Berenberg Verlag ne publie que de la littérature de non-fiction, c’est-à-dire de la littérature biographique et autobiographique, des mémoires…

Cette maison existe depuis vingt ans, et son catalogue est composé à 60 % de traductions de livres anglo-saxons, espagnols, italiens et français, tandis que le reste correspond à des œuvres allemandes. Chaque livre de cette maison doit être un bel objet, travaillé et raffiné. Les livres sont cousus ou reliés avec minutie, pour en quelque sorte réveiller l’esprit du bibliophile qui réside en chaque lecteur.

Les ouvrages sont, en moyenne, tirés à 2000 exemplaires. Sur le plan marketing, Berenberg Verlag entretient depuis sa naissance de très bonnes relations avec la presse, et chacune de ses nouvelles publications est ainsi mise en avant dans les journaux – une chance unique ! Les réseaux sociaux détiennent également une place importante pour informer le lecteur des nouveautés du catalogue et pour tisser une relation de proximité avec le public. Par ailleurs, les  petites maisons indépendantes doivent s’entraider, et Berenberg Verlag fait partie du réseau d’éditeurs de la Fondation Kurt Wolf, rassemblant trente à quarante éditeurs indépendants. Chaque année, un prix éponyme est décerné par cette fondation.

Rédigé par Anaïs Goin et Laure Chataignon

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