Créons la littérature

À partir d’un corpus de textes donné, les élèves de deuxième année ont chacun crée un texte. La consigne : 30 phrases minimum, un seul paragraphe, au moins une phrase de chaque texte du corpus. 18 élèves,18 pseudonymes, 18 textes : saurez-vous retrouver qui a écrit quoi ?

Dame Camomille à la vanille

J’ai récemment appris que le café et les livres ne font pas bon ménage… Qu’à cela ne tienne, je continue de lire en buvant du café. Il faut savoir lire dangereusement ! 

La lectrice est mortelle. C’est un pouvoir étonnant quand on y pense. Il serait même plus vraisemblable que ce ne soit pas possible. Ce ne serait pas difficile de vérifier : les raisons de mes doutes figurent au procès verbal. Apolline ne sait pas, elle lit. Les mots semblent possédés par un esprit. Cela se produit tout le temps. Déconcentration. Inconscience. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. « Accroche-toi au nom comme ça tu ne tombera pas ». Tout tournait autour de moi. Je ne savais même pas au premier instant qui j’étais. À partir de là, où aller ? Le langage, boussole identitaire exclusive, est devenu complexe et insaisissable. Il voyage à haute vitesse. Il est passé au delà de la mémoire vive et a rejoint la mémoire infinie. L’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimension. Je l’ai laissé me guider seul phare de la nuit. Le langage est susceptible de tant de variable, oeuvre qui tient le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Mon esprit s’agitait pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais. Les murs invisibles tourbillonnaient dans les ténèbres. Je parvins à arrêter mes pensées. L’air est désormais lourd à en suffoquer de langage qui se fait passer pour du silence. Silence. La première étape du chemin est la sagesse. C’est la voie qui mène à la cessation, qui donne vision et connaissance. Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Je fais le voeu de ne pas bouger avant d’avoir atteint la vérité ultime. On ne peut sous-estimer l’importance de ce travail. Trouver la bonne distance, c’est permettre l’apprentissage. Puis renaissait le souvenir. Le souvenir venait à moi pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul. Je préfère à y penser comme une libération. Douleur parfaite. Nous pouvons concevoir et dire du nouveau, qui fait sens, qui ajoute au sens. Il est possible aussi d’initier, d’inventer. La poésie est partout autour de nous. Je suis un amalgame de tant de choses : je sais vivre. 

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PorUnaNovela

J’aime Romain Gary, les lapins, mais pas (vraiment pas du tout) le violet.

-Tu attaches trop d’importance à quelques lampes à pétrole.
-C’est un autre genre de vie.
Une de mes occupations favorites, c’est trouver la bonne distance, les places et mobilités des choses, chercher à deviner leur orientation parfaite. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. Peut-être l’immobilité des choses autour de nous est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Et pourtant nous pouvons concevoir et dire du nouveau. Je veux dire du nouveau raisonnable, sensé, intéressant. Jacques Rodet détermine trois types de positionnement en s’appuyant sur la problématique de la distance et de la relation personnalisée qui peut se déployer au sein d’une chambre. Trouver la bonne distance c’est permettre la compréhension totale : la table de nuit est là, le rideau n’a pas bougé de la fenêtre. Ils peuvent adopter des postures qui ne sont pas neutres et qui peuvent s’exercer aussi bien au quatrième qu’au nouvel étage. La veilleuse en verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne : la poésie est partout autour de nous, et il ne nous suffit que d’yeux pour la voir. Le constant déplacement des tapis de laine est un défi. Autrefois toute la surface était recouverte ! Je prends la mesure de mon lit. Je marche vers la télévision, qui manifeste sa présence par le langage et la musique. Ayant fait l’expérience de ces deux extrêmes, je traverse l’interminable couloir, allant et venant à haute rapidité. Le couloir est un lieu de déplacement permanent. Il y a une œuvre d’art qui comporte une multitude de nuances dans ses ombres, plus sombre dans le quart inférieur gauche et s’éclaircissant vers le haut et un cercle rouge complexe et instable. Cette courbe si déliée, aléatoire et en même temps spatiale… Elle me semble particulièrement importante à conserver. Je vois sur le vitrage de ma fenêtre les reflets rouges du couchant : les espaces ouverts effacent les repères et font le temps plus doux, plus lointain, plus abstrait.  À partir de là, où aller ? Je ne sais pas. Ce débat engage toujours les trois dimensions. Toujours est-il que je vis très bien comme je vis. J’ai une grande capacité à transporter les choses. Mon esprit s’agite pour chercher la place des meubles, comme une boussole. Cela se produit tout le temps. Mon Dieu ! La pensée de tout ce qui circule me submerge ! Mais je fais le vœu de ne pas bouger la moindre chose avant d’avoir atteint la vérité ultime.

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Ludrouche

Jeune étudiante au format poche. Férue de voyage, de livres et de sport. Je suis polyglotte, curieuse, enthousiaste… mais surtout : en pleine rédaction d’un mémoire sur les guides touristiques ! Quoi d’autre ? Les jeux de mots sur les paquets de pâtes monoprix me font rire… la plume de Pénélope Bagieu ou de Mona Chollet aussi.

Personne n’a jamais entendu parler de l’inconscience qui circule. Pourtant, cela se produit tout le temps.Il ne nous suffit que d’yeux pour la voir et d’oreilles pour l’entendre. J’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années. A deux heures du matin, je me réveillais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité. Notre air est désormais lourd. Silence. Pleine lune. Seule phare dans la nuit. Cécité. Tout va bien. Le mur filait dans une autre direction. Ça ne ressemble clairement pas à une illusion. Mon esprit voyageait à haute vitesse, allant et venant à toute rapidité. J’ai traversé la Mongolie, la ville de New York et la Grande-Bretagne. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. Je l’ai compris bien vite. Ne pas bouger avant d’avoir atteint la vérité ultime. A partir de là, où aller ? Comment se fait-il que pour la première fois, je sais vivre. Et pourtant, c’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. Un jour, un démon tente d’endosser mon habit. Mais je préfère y penser comme à une libération. Je l’ai laissé me guider, et avant tout me perdre. L’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimensions. Affaibli, il manque de se noyer dans une flaque. Au même titre que les amateurs. C’est assez. Il fait si froid. Allons plus loin de nouveau.

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Cadavre exquis

J’écris un sujet. Tu écris un verbe. Il écrit un complément. Voici ce qu’est un cadavre exquis, mais moi j’ai choisi d’assembler non des mots mais des phrases. Lisez ce texte. Saurez-vous déceler de quels textes il s’agit?

Je suis un amalgame de tant de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les émissions de télévision que j’ai regardées, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai traversées. -Tu attaches trop d’importance à quelques métaphores. De fait, je suis la création de tant de personnes et de tant d’idées que je ressens réellement avoir peu de pensées et d’idées originales ; penser que serait « original » ce qui est « mien » tiendrait d’un égotisme aveugle.  Énumère, énumère. Ça aide. Accroche-toi aux noms, comme ça tu ne tomberas pas. Mais je préfère y penser comme à une libération, un nouvel étage de richesse textuelle, une reconfiguration du discours public, la moitié des conversations entrainant un effondrement du récit, une ville remplie de gens fous ânonnant de remarquables soliloques. Autrefois, ce genre de paroles était réservé aux malades ou aux ivrogne ; voilà aujourd’hui la boîte noire du langage de monsieur tout le monde. Oliveira alluma une Gauloise et regarda le papier plié sur la table de nuit. Cela se produit tout le temps. Notre air est désormais lourd à en suffoquer de langage qui se fait passer pour du silence. Je l’ai laissé me guider, et avant tout me perdre, dans les espaces ouverts qui effacent les repères et font le temps plus doux, plus lointain, plus abstrait. Et j’ai compris en le suivant qu’il était d’un pays ou l’on ne recule pas, ni devant le sommeil et son cortège de rêves, ni non plus devant la veille et ses points de bascule. -Il me semble parfois que je vais glisser dans tes bras et que je vais tomber dans un puits. Trouver la bonne distance c’est permettre l’apprentissage en tentant de personnaliser la relation. -Peut-être, dit Oliveira, n’es-tu pas complètement perdue. Pourtant l’identité est un problème en déplacement permanent qu’il est impossible de réduire à une seule approche. -Oh, laisse-moi tranquille. Je sais vivre, tu entends. Je vis très bien comme je vis. Ici, avec mes choses et mes amis. Et l’interminable couloir qu’il parcourt n’a cessé de changer de dimensions. La première étape du chemin était la sagesse. Un jour, affairé au pli d’un vaste origami de complexité délirante, il a fait vœu de ne pas bouger avant d’avoir atteint la vérité ultime. Il a commencé alors une vie de travail acharné. On ne peut sous- estimer l’importance de ce travail. Ce ne serait pas difficile à vérifier. Affaibli par son abstinence, il a manqué un jour de se noyer dans une flaque. Tout comme il est possible de garder des aspects des œuvres précédentes, de les retenir et de les transmettre, il est possible aussi d’initier, d’inventer. C’est un pouvoir étonnant quand on y pense. Il atteint à nouveau l’éveil.

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Tyùk

Je me livre ! J’aime m’échapper de ma petite vie d’étudiante. Il suffit de prendre un livre et de l’ouvrir. Un livre coûte moins cher qu’un billet d’avion. Tyùk. Cela signifie « poule » en hongrois. J’aime la sonorité des mots étrangers, la culture des autres et l’horizon inconnu. Je prends mon butai, j’ouvre ses portes et je vole jusqu’au Japon, je chevauche le cheval noir de Goethe à la poursuite du Roi des Aulnes, je parcours les forêts de Californie aux côtés de Gabriel Tallent et je rêvasse sur la plage avec Elena Ferrante. Si vous lisez entre les lignes, vous me rencontrerez peut-être.

Repos. Un homme qui dort tient autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Le monde est à lui quand il dort. On ne l’a jamais vu avec un costume d’une seule couleur et l’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimensions. Cela se produit tout le temps. Il prend connaissance de la réalité ultime. Et c’est très clairement un « cercle rouge » complexe et instable. Il commence alors une vie de travail acharné. On ne peut sous-estimer l’importance de ce travail : une idée, une voix, un espace possible de parole, quelque fois une œuvre qui tient. Et il y a encore bien du travail à faire : tant de ces voix sont encore marginalisées et ignorées.  L’artiste peut [ou ne peut pas] construire le travail. Ce ne serait pas difficile de vérifier. Affaibli par son abstinence, il manque un jour de se noyer dans une flaque. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville. Le temps n’est rien… Mon Dieu ! Je me suis allongé sur mon lit. J’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir. Quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais. En d’autres termes, j’avais pris ses mots (qui, bien sûr, n’étaient pas du tout « ses mots »), les avais intériorisés et prétendus miens. Je suis un amalgame de tant de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les émissions de télévision que j’ai regardées, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai traversées. L’atmosphère même est une formidable bibliothèque dont les pages, écrites à jamais, conservent tout ce que l’homme a jamais dit et chuchoté. Je ne sais pas quoi lire. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. A partir de là, où aller ? Le désir d’être perdu. Je l’ai laissé me guider, et avant tout me perdre, dans les espaces ouverts qui effacent les repères et font le temps plus doux, plus lointain, plus abstrait. Une de mes occupations favorites, c’est de marcher quelques pas derrière deux personnes engagées dans une conversation et de les suivre pendant quelques rues. Le partage peut les aider. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. En un sens, il serait même plus vraisemblable que ce ne soit pas possible. Je marche vers le nord sur la 6 ème avenue, je viens de passer la 23 ème rue. J’obtiens un texte. Incompréhension. Ça ne ressemble clairement pas à un cercle rouge. Les mots semblent possédés par un esprit, un code secret chaque fois changé, se manifestant lui-même comme image, puis se transformant en mot, sons ou vidéos. Silence. Notre air est désormais lourd à en suffoquer de langage qui se fait passer pour du silence. Il me semble parfois que je vais tomber dans un puits. C’est assez. Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner !

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ML

Ce pseudo est simplement composé de mes initiales. Bien que j’aime le romantisme dans l’idée de se cacher derrière un nom de plume, je déplore mon manque de patience qui ne me permet pas de construire un alter solide dont je puisse être fière et derrière lequel j’éprouverai l’envie de me réfugier.

Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude. A partir de là, où aller ? Ce ne serait pas difficile de vérifier. L’interminable couloir que je parcours ne cesse de changer de dimensions. Puis renaît le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur file dans une autre direction. La table de nuit est là, le rideau n’a pas bougé de la fenêtre. Tout ceci pour montrer comme est devenu complexe et insaisissable le dérapage entre matérialité et concept, mot ou image, proposition et réalisation, voir et penser. Par exemple, je ne pense pas qu’il y ait un « moi » stable ou essentiel. Je suis la création de tant de personnes et de tant d’idées que je ressens réellement avoir peu de pensées et d’idées originales. Tant de ces voix sont encore marginalisées et ignorées. Une de mes occupations favorites, c’est de marcher quelques pas derrière deux personnes engagées dans une conversation et de les suivre pendant quelques rues. Trouver la bonne distance c’est permettre l’apprentissage en tentant de personnaliser la relation. Je les laisse me guider, et avant tout me perdre, dans les espaces ouverts qui effacent les repères et font le temps plus doux, plus lointain, plus abstrait. Un écosystème dont je n’ai jamais été et ne serai jamais le centre. J’ai seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence. Une dérive – le désir d’être perdu – devient difficile quand chacun a un GPS embarqué dans son appareil. Peut-être ne suis-je pas complètement perdu. Il me semble parfois que je vais glisser dans tes bras et que je vais tomber dans un puits. Tendance à s’habiller de noir, gris, brun. La première étape du chemin est la sagesse. J’apprends à maîtriser le septième origami du néant. J’attache trop d’importance à quelques métaphores. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. Si on matérialisait chaque jour l’ensemble des mots prononcés dans la ville de New York, chaque jour serait une tempête de neige. Les mots semblent possédés par un esprit, un code secret chaque fois changé. Notre air est désormais lourd à en suffoquer de langage qui se fait passer pour du silence. Si cela ne nous était pas si central et si familier, on pourrait très bien expliquer que c’est impossible. Je parviens à arrêter mes pensées. La voie qui mène à la cessation de l’insatisfaction ou souffrance, ainsi qu’à la délivrance totale. Le langage est à la fois silence et hurlement. Je me fais peur. Silence. Tout va bien.

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Vernon Adjovi-Boco

Vernon fait référence au pseudo utilisé par Boris Vian pour écrire J’irai cracher sur vos tombes ; Ajdovi-Boco est un footballeur des années 80-90. Vous savez tout !

Je m’éveillais au milieu de la nuit, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin. J’ignorais où je me trouvais. C’était pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. Je ne sais pas, comme un entonnoir… Tout tournait autour de moi dans l’obscurité. L’air avait une grande capacité à transporter de l’information où les barges les emportaient vers la mer, dans la ville de New York. Il faisait si froid que les sons gelaient en l’air et retombaient au sol. Mon Dieu ! Moi aussi j’ai traversé la Mongolie ! Par la ville de Lorient ! J’ai marché vers le nord avec le désir d’être perdu. Une de mes occupations favorites… Peer-to-peer ! Il y a réellement eu une grosse tempête de neige cette année-là. La moindre parcelle d’air qu’on respirait nous submergeait. Silence et hurlement… Je l’ai compris bien vite parce qu’il y a beau temps que le téléphone portable a semblé possédé par un esprit, un code secret chaque fois changé. La pensée de tout ce qui circule… Les mots semblaient prendre la bonne direction, mais une direction complètement différente de celle qui m’a conduite vers ce tapis ou ce schéma hexadécimal de couleurs. Les promesses non-tenues ont été remplacées par des rayures sur le plastique ou sur les vitres. Cela se produisait tout le temps. Ce qui était un axiome binaire dans la proposition de Rabelais, un nouvel étage de richesse textuelle. Tout le monde a pris intensément conscience de sa nature à la fois infaillible et mutante. Et il y avait encore bien du travail à faire. J’étais un amalgame de tant de choses : tee-shirts, parois de camions, bouches d’égout, pendules, casquettes de baseball, plaques d’immatriculation, emballages de nourriture, parcmètres, sucreries, boîtes aux lettres, autobus, affiches sauvages, panneaux d’affichage et même les bicyclettes… Origine magyare évidente. Sitôt sorti de mon lit, le futur fichier pro prit possession du disque. Personne n’a jamais entendu parler d’une balayeuse ou d’une arroseuse qui monterait jusqu’au quatrième étage. En clair, il s’agissait de se repérer autant que de contribuer à établir un certain nombre de repères informationnels, une pratique qui consiste à sélectionner, éditer et partager les contenus les plus pertinents du Web pour une requête ou un sujet donné. Dans les rues, il faisait presque nuit, et l’interminable couloir que je parcourais ne cessait de changer de dimensions. La posture du modèle était assez proche. C’était comme si je voyais sur le vitrage de ma fenêtre le média nu, allant et venant à haute rapidité. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense… L’essor des politiques de l’identité a donné voix à toutes celles qui étaient reniées par le passé. Autrefois, ce genre de paroles étaient réservées aux malades ou aux ivrognes, sans les ajouts de titres ou les cartouches explicatifs. Il était possible aussi d’ouvrir les paupières dans mon lit même. Je vis très bien comme je vis.

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5eme_tasse_de_thé

Je bois du thé à mon lever. Je bois du thé après manger. Je bois du thé quand il fait froid, et quand je m’en vais travailler. Le soir au lit je bois du thé. J’aime ça.

Mon corps ne cesse de changer de dimensions. Cela se produit tout le temps. On pourrait très bien expliquer que c’est impossible – il serait même plus vraisemblable que ce ne soit pas possible –, et pourtant nous pouvons diverger, voir autre chose, dire autre chose, et encore tout changer. Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée ? Pourtant l’identité est un problème en déplacement permanent. Je me suis allongé sur mon lit (cette posture est plus utile pour ceux qui ont des difficultés à formuler leurs questions et hésitent à demander de l’aide) et j’ai pris la mesure des volontés changeantes de l’homme. Tout ceci pour montrer comme est devenu complexe et insaisissable le dérapage entre matérialité et concept, mot ou image, proposition et réalisation, voir et penser. Je ne pense pas qu’il y ait un « moi » stable ou essentiel. La posture du modèle est assez proche, mais elle venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul. Je vis très bien comme je vis. Apolline a raison, bien sûr, d’ignorer tout cela, qui sont choses d’expérience, et de vieux, fruits du temps. Apolline ignore sa chance d’avoir ainsi sous la main quelque chose de nouveau, un pouvoir important. A partir de là, où aller ? Avant, tout tournait autour de moi. Ce ne serait pas difficile de vérifier, c’est écrit dans le grand livre. Mais allons plus loin de nouveau : l’écriture doit prendre en compte le multiple, ces états fluides et toujours changeants, depuis le parfaitement conceptuel jusqu’au parfaitement matériel. L’identité est un problème en déplacement permanent qu’il est impossible de réduire à une seule approche. Même si le terme corps peut sembler flou à première vue du fait de l’inflation de son emploi, il nous semble particulièrement important à conserver par l’idée de lien et d’accompagnement humain qui le fonde. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherche à repérer la position de ses membres. L’intégralité de son contenu est alors copiée vers la mémoire vive, où il prend connaissance de la réalité ultime. De ses côtes, de ses genoux, de ses épaules changeant de place selon la forme de ma pensée. Chacun de ces attributs s’en détache, déshabillant progressivement le document le mieux revêtu pour une nudité qui augmente à chaque élément dont on le débarrasse. Je suis un amalgame de tant de choses : cratères, mers, cendres. Apolline peut mimer, réfléchir et se transformer elle-même de façon similaire. Silence. Inconscience. Repos. Il y a encore bien du travail à faire. Un homme qui dort tient autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il commence alors une vie de travail acharné.

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Dreams R my reality 

Mon nom ne me vient pas seulement de mes goûts musicaux irréprochables, mais aussi de ma fascination pour les ambiances oniriques et l’exploration des méandres de la pensée. Du modernisme au surréalisme, du flux de conscience à l’absurde, je m’intéresse aux expérimentations littéraires comme moyen de libérer sa créativité et d’en apprendre plus sur soi-même.

Un homme qui dort tient autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présente successivement plusieurs des chambres où il a dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnent dans les ténèbres. Le mur file dans une autre direction et l’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimensions. Cela se produit tout le temps. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. Il atteint à nouveau l’éveil. Il dit avoir quarante-huit ans. Ce ne serait pas difficile de vérifier. La table de nuit est là, le rideau n’a pas bougé de la fenêtre. Tout va bien. Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Après avoir atteint l’éveil, il hésite à enseigner. On ne peut sous-estimer l’importance de ce travail. La première étape du chemin est la sagesse, seul phare dans la nuit. Il commence alors une vie de travail acharné. Trouver la bonne distance c’est permettre l’apprentissage en tentant de personnaliser la relation. Ainsi, il est possible de se positionner comme guide. À partir de là, où aller ? L’essor des politiques de l’identité a donné une voix à toutes celles qui étaient reniées par le passé. Notre air est désormais lourd à en suffoquer de langage qui se fait passer pour du silence. En clair, il ne s’agit plus de faire en sorte d’être les passeurs d’un champ culturel légitime conçu comme une boussole identitaire exclusive, mais d’engager des dialogues au sein de communautés d’intérêts dans lesquelles il s’agit de se repérer autant que de contribuer à établir un certain nombre de repères informationnels. Dans les rues, le langage public inclut depuis longtemps les tags et graffitis mais, en raison du jeu du chat et de la souris auquel se livrent tagueurs et autorités, il est devenu un modèle physique de l’instabilité textuelle. De la signalisation au graffiti, presque toute surface propose des traces de langage : tee-shirts, parois de camions, bouches d’égout, pendules, casquettes de baseball, plaques d’immatriculation, emballages de nourriture, parcmètres, sucreries, boîtes aux lettres, autobus, affiches sauvages, panneaux d’affichage et même les bicyclettes. Tout ceci pour montrer comme est devenu complexe et insaisissable le dérapage entre matérialité et concept, mot ou image, proposition et réalisation, voir et penser. Ainsi, je peux imaginer avoir eu une pensée ou une impression originale et puis, à deux heures du matin, regardant un vieux film à la télé que je n’ai pas vu depuis des années, l’acteur principal va lâcher une réflexion que j’aurai prétendu mienne. Je suis un amalgame de tant de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les émissions de télévision que j’ai regardées, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai traversées. Et pourtant nous pouvons concevoir et dire du nouveau. Si cela ne nous était pas si central et familier, on pourrait très bien expliquer que c’est impossible. En un sens, il serait même plus vraisemblable que ce ne soit pas possible.

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LostInMediation 

Grand collectionneur de coques de noix de coco, fan de K-pop, LostInMediation est également adepte de sciences occultes à ses heures perdues. Au travers de processus créatifs forts, il témoigne de sa quête d’identité à l’époque du numérique.

Douleur parfaite. Origine magyar évidente. Détente. « Il me semble parfois que je vais glisser dans tes bras et que je vais tomber dans un puits. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. » « Peut-être », dit Oliveira, affaibli par son abstinence, « n’es-tu pas complètement perdue ». Ce ne serait pas difficile de vérifier. Inconscience. La voie qui mène à la délivrance totale. Mon sommeil est profond et détend entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâche le plan du lieu où je me suis endormi. Pleine lune (face noire, invisible en ce temps de pré-spoutnik) : cratères, mers, cendres ? À partir de là, où aller ? Je le laisse me guider, et avant tout me perdre, dans les espaces ouverts qui effacent les repères et font le temps plus doux, plus lointain, plus abstrait. Mais allons plus loin de nouveau, pour traverser la Mongolie, ce pays de beaux ciels ocreux, de passes herbeuses et de grands vents contraires. Et l’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimensions. Le mur file dans une autre direction. Tee-shirts, parois de camions, bouches d’égout, pendules, casquettes de baseball, plaques d’immatriculation, emballages de nourriture, parcmètres : je marche vers le nord sur la 6e avenue, je viens de passer la 23e rue. En un sens, il serait même plus vraisemblable que ce ne soit pas possible. C’est assez. Silence. Je ne sais même pas au premier instant qui je suis. Quand je me réveille ainsi, mon esprit s’agite pour chercher, sans y réussir, à savoir où je suis. Il atteint à nouveau l’éveil. Tout va bien. Cela se produit tout le temps. Tout ceci pour montrer comme est devenu complexe et insaisissable le dérapage entre matérialité et concept, mot ou image, proposition et réalisation, voir et penser. Il est possible d’inventer dans la pensée. Non pas du nouveau raisonnable, sensé : une imagerie fantastique, du neuf qui fait sens, qui ajoute au sens, qui devient fécond. Du neuf dans lequel on peut s’engager et qui donne à voir, à comprendre et à faire. Une idée, une voie, un espace possible de parole, quelquefois une œuvre qui tient. Autrefois, ce genre de paroles était réservé aux malades ou aux ivrognes. Je préfère y penser comme à une libération, un nouvel étage de richesse textuelle, un autre genre de plaisir. Le langage en est libéré, apparaît nu. L’écriture doit prendre en compte le multiple, ces états fluides et toujours changeants. Du neuf dans lequel d’autres peuvent s’engager eux aussi pour suivre la voie ouverte ; et même, inévitablement, pour diverger, voir autre chose. Ainsi, il est possible de se positionner comme guide. Et il y a encore bien du travail à faire : tant de ces voix sont encore marginalisées et ignorées.

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Eihpos 

Grande poète dans l’âme, j’ai pour habitude de piocher dans mes livres préférés des mots que j’assemble pour former des histoires. Patience et rigueur rythment mon quotidien. À côté de cela, je réalise aussi des bijoux faits main, Les perles de Eihpos, ce qui me permet d’allier le travail intellectuel de l’écriture à un savoir-faire manuel. 

Présence des œuvres perdues
Nous pourrions prendre ce texte et chercher à étudier la plasticité et la malléabilité du langage compris en tant qu’image. Après, seulement, on prendra conscience, peut-être, et on se souviendra que c’est l’histoire même du livre qui tient dans cette faille, cette petite béance entre ce que l’on vit et la conscience qu’on en acquiert. Et pourtant nous ne pouvons concevoir et dire du nouveau. Cela se produit tout le temps. La ville moderne y ajoute la complication du téléphone portable, encore une nouvelle couche de langage. Tout langage est désormais devenu public. Le téléphone portable a fait s’effondrer ce qui séparait la langue publique de la langue privée. Avalés par un réseau ouvert de distribution – peer-to-peer -, ces fichiers dénudés ont perdu leurs signifiants historiques, et s’estompent dans un objet flottant, voyageant sans attaches dans des zones qu’ils n’auraient su atteindre revêtus de leurs signes conventionnels. Le mathématicien Charles Babbage voyait juste quand il prédit que l’air avait une grande capacité à transporter de l’information. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. Accroche-toi aux noms, comme ça tu ne tomberas pas. Pourtant l’identité est un problème en déplacement permanent qu’il est impossible de réduire à une seule approche. La pensée de tout ce qui circule de langage invisible dans la moindre parcelle d’air qu’on respire nous submerge : la télévision, les ondes radio terrestres ou satellites, les ondes courtes, les signaux de nos téléphones, juste pour en citer quelques exemples. Tout ceci pour montrer comme est devenu complexe et insaisissable le dérapage entre matérialité et concept, mot ou image, proposition et réalisation, voir et penser. Tout va bien. Le rôle des professionnels de l’information se recompose au sein d’un écosystème dont ils n’ont jamais été et ne seront jamais le centre. La première étape du chemin est la sagesse. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. Ça aide. Et l’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimensions. Il commence alors une vie de travail acharné. On ne peut sous-estimer l’importance de ce travail. Trouver la bonne distance c’est permettre l’apprentissage en tentant de personnaliser la relation. Même si le terme médiation peut sembler flou à première vue du fait de l’inflation de son emploi, il nous semble particulièrement important à conserver par l’idée de lien et d’accompagnement humain qui le fonde. On doit faire tout ce qu’il est possible pour être sûr que celles qui ont quelque chose à dire trouvent un public pour les entendre. Cette posture est plus utile pour ceux qui ont des difficultés à formuler leurs questions et hésitent à demander de l’aide. Elle consiste en une vision directe de la réalité, et en particulier des trois caractéristiques de l’existence : création, stockage, suppression. Et il y a encore bien du travail à faire : tant de ces voix sont encore marginalisées et ignorées. À partir de là, où aller ?

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Celira

Contraction de mon nom et de mon prénom, c’est le pseudo que j’utilisais quand je faisais de l’illustration 

Oliveira allume une Gauloise et regarde le papier plié sur la table de nuit. Un démon tente de le sortir de son pliage. Et c’est très clairement un « cercle rouge » complexe et instable. Et j’ai compris en le suivant qu’il était d’un pays où l’on ne recule pas, ni devant le sommeil et son cortège de rêves, ni non plus devant la veille et ses points de bascule. Lui, aime insinuer qu’il est tchèque. Il dit avoir quarante-huit ans. Et l’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimensions. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. En un sens, il serait même plus vraisemblable que ce ne soit pas possible. Et cela me rappelait Rabelais, racontant cette bataille où il fait si froid que les sons du combat gèlent en l’air et retombent au sol sans jamais parvenir aux oreilles des combattants. Notre air est désormais lourd à en suffoquer de langage qui se fait passer pour du silence. John Cage prétend que la musique est partout autour de nous, qu’il ne nous manque que les oreilles pour l’entendre. Affaibli par son abstinence, il manque un jour de se noyer dans une flaque. C’est assez. Il commence alors une vie de travail acharné. D’abord, il apprend à maîtriser le septième origami du néant, mais cela ne lui suffit pas. Enfin, le grand patron d’une entreprise lui montre ce que peut être la sagesse. On ne peut sous-estimer l’importance de ce travail. Apolline ne sait pas, elle lit. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. Les mots semblent possédés par un esprit, un code secret chaque fois changé, se manifestant lui-même comme image, puis se transformant en mots, sons ou vidéos. À partir de là, où aller ? Moi aussi j’ai traversé la Mongolie, à l’instant, avec un livre. Une de mes occupations favorites, c’est de marcher quelques pas derrière deux personnes engagées dans une conversation et de les suivre pendant quelques rues, écoutant comment le développement de leur conversation se module selon les feux rouges et passages piétons, qui donnent alors au discours son rythme et son allure. Trouver la bonne distance c’est permettre l’apprentissage en tentant de personnaliser la relation. Je suis un amalgame de tant de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les émissions de télévision que j’ai regardées, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai traversées. Mais je préfère y penser comme à une libération, un nouvel étage de richesse textuelle, une reconfiguration du discours public, la moitié des conversations entraînant un effondrement du récit, une ville remplie de gens fous ânonnant de remarquables soliloques. Tout comme il est possible de garder des aspects des œuvres précédentes, de les retenir et de les transmettre, il est possible aussi d’initier, d’inventer. Cela se produit tout le temps. Ainsi, je peux imaginer avoir eu une pensée ou une impression originale et puis, à deux heures du matin, regardant un vieux film à la télé que je n’ai pas vu depuis des années, l’acteur principal va lâcher une réflexion que j’aurai prétendu être mienne. Apolline a raison, bien sûr, d’ignorer tout cela, qui sont choses d’expérience, et de vieux, fruits du temps.

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Caméléon 

Je prends la couleur des pages dont je me nourris. 

Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendit entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi et, quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir − non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être − venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi. Pourtant l’identité est un problème en déplacement permanent qu’il est impossible de réduire à une seule approche. Elle consiste en une vision directe de la réalité, et en particulier des trois caractéristiques de l’existence : création, stockage, suppression ; naissance, existence, mort. Je suis un amalgame de tant de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les émissions de télévision que j’ai regardées, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai traversées. Tempête, vacarme, accumulation de tant de choses ; le monde nous submerge. Cela se produit tout le temps. Si cela ne nous était pas si central et familier, on pourrait très bien expliquer que c’est impossible. En un sens, il serait même plus vraisemblable que ce ne soit pas possible. Cette posture est plus utile pour ceux qui ont des difficultés à formuler leurs questions et hésitent à demander de l’aide. Mais de fait, je suis la création, complexe et insaisissable, de tant de personnes et de tant d’idées que je ressens réellement avoir peu de pensées et d’idées originales ; penser que serait “original” ce qui est “mien” tiendrait d’un égotisme aveugle. Par exemple, je ne pense qu’il y ait un “moi” stable ou essentiel. Inconscience. Cécité. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. Seul phare dans la nuit, l’écriture doit prendre en compte le multiple, ces états fluides et toujours changeants, depuis le parfaitement conceptuel jusqu’au parfaitement matériel. Alors, dans leur nature à la fois infaillible et mutante, depuis les plus anciens jusqu’aux plus récents soupirs des agonies, sont enregistrés les vœux à satisfaire, les promesses non tenues, perpétuant dans l’unité des mouvements de chaque particule le témoignage des volontés changeantes de l’homme, se transformant en mots, recréant une bibliothèque dont les pages, écrites à jamais, conservent tout. Après, seulement, on prendra conscience, peut-être. Le vacarme devient fécond. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon esprit s’agitant pour chercher sans y réussir, à savoir où j’étais, je le laissais me guider, et avant tout me perdre, dans les espaces ouverts qui effacent les repères et font le temps plus doux, plus lointain, plus abstrait, et l’interminable couloir qu’il parcourait ne cessait de changer de dimensions. A partir de là, où aller ?

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Aneva 

Ce pseudo est un mixte de mon prénom, de la ville de Gênes, Genova en italien, où j’ai habité, et du mot neve qui veut dire la neige. 

« Apolline ne sait pas, elle lit. Il me semble parfois que je vais glisser dans tes bras et que je vais tomber dans un puits. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. Elle pourrait pourtant savoir, parce que c’est écrit dans le grand livre qu’elle lit. Demain reviendrait le dessinateur et il recommencerait, exactement semblable, cette courbe si déliée à l’intérieur de laquelle… Il parvint à arrêter ses pensées, il parvint tout juste pour un instant à l’embrasser sans être rien de plus que son baiser même. Peut-être, dit-[il], n’es-tu pas complètement perdue. [Elle] atteint à nouveau l’éveil. »
Moi aussi j’ai traversé la Mongolie, à l’instant, avec un livre. Je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, [par-dessus] une ville remplie de gens fous ânonnant de remarquables soliloques – l’usage du téléphone portable. Comment se fait-il que nous puissions concevoir quelque chose pour la première fois, dire quelque chose qui n’a jamais été dit, faire exister quelque chose de nouveau, inventer par la pensée ? Le langage voyage à haute vitesse. Apatride, [il est] un amalgame de tant de choses. De fait, [il est] la création de tant de personnes et de tant d’idées qu’il ressent réellement avoir peu de pensées et d’idées originales. « Silence. Repos. Détente. Paresse. Inconscience. Déconcentration. Incompréhension. Cécité. »  De telles accumulations de mots se reproduisent chaque jour. Notre air est lourd à en suffoquer de langage qui se fait passer pour du silence. Et l’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimensions. L’atmosphère même est une formidable bibliothèque dont les pages, écrites à jamais, conservent tout ce que l’homme a écrit ou chuchoté. La première étape du chemin est la sagesse : trouver la bonne distance, se positionner comme guide. Fragment épique : « Origine magyar évidente. Lui, aime insinuer qu’il est tchèque. Tendance à s’habiller de noir, gris, brun. On ne l’a jamais vu avec un costume d’une seule couleur. Il y en a qui affirment qu’il en a trois mais qu’il combine invariablement la veste de l’un avec le pantalon de l’autre. Ce ne serait pas difficile à vérifier. Le soir d’une fête de pleine lune (face noire, invisible en ce temps de préspoutnik), un origami lui tombe du ciel et lui entre dans l’aperçu. Un jour, affairé au pli d’un vaste origami de complexité délirante, il fait le vœu de ne pas bouger avant d’avoir atteint la vérité ultime. Un démon tente de le sortir de son pliage. [Il] le repousse avec aise. Là encore, [il] estime ne pas avoir trouvé la voie. Affaibli par son abstinence, il manque un jour de se noyer dans une flaque… de craies de couleur. » L’écriture peut mimer, réfléchir et se transformer elle-même. [Elle] s’estompe dans un objet flottant, voyage sans attaches, donne une voix à toutes celles qui étaient reniées par le passé. Proust : « j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal, mais alors le souvenir venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurai pu sortir tout seul ».

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Open City 

Passionné par le pouvoir de la lecture et des rêves nocturnes qui donnent à celui qui écoute la possibilité de voyager dans le temps, entre les continents et d’explorer ainsi de nouveaux horizons, mes récits offrent une expérience unique, hors de la vie quotidienne.

Moi aussi j’ai traversé la Mongolie, à l’instant, avec un livre. Je me suis allongé sur mon lit, j’ai ouvert La Piste mongole, de Christian Garcin, d’où a surgi mon Altansur, planant sur ma lecture. Je suis un amalgame de tant de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai traversées. L’écriture doit prendre en compte le multiple, ces états fluides et toujours changeants, depuis le parfaitement conceptuel jusqu’au parfaitement matériel qui ne cesse de changer de dimensions. Et l’écriture qui peut mimer, réfléchir et se transformer elle-même de façon similaire semble prendre la bonne direction. Trouver la bonne distance c’est permettre l’apprentissage. À partir de là, où aller ? La première étape du chemin est la sagesse. Je l’ai laissée me guider, et avant tout me perdre, dans les espaces ouverts qui effacent les repères et font le temps plus doux, plus lointain, plus abstrait. Un homme qui dort tient autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes : de la Mongolie à la ville moderne, New York. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. Le langage voyageait à haute vitesse, allant et venant à haute rapidité. Il me semble parfois que je vais glisser dans tes bras et que je vais tomber dans un puit. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. Je suis parvenu à arrêter mes pensées. Une de mes occupations favorites, c’est de marcher quelques pas derrière deux personnes engagées dans une conversation et de les suivre pendant quelques rues, écoutant comment le développement de leur conversation se module selon les feux rouges et passages piétons, qui donnent alors au discours son rythme et son allure. La pensée de tout ce qui circule de langage invisible dans la moindre parcelle d’air qu’on respire nous submerge : la télévision, les ondes radio terrestres ou satellites, les ondes courtes, les signaux de nos téléphones, juste pour en citer quelques exemples. Et il y a encore bien du travail à faire : tant de ces voix sont encore marginalisées et ignorées. On ne peut sous-estimer l’importance de ce travail. On doit faire tout ce qu’il est possible pour être sûr que celles qui ont quelque chose à dire trouvent un public pour les entendre. John Cage prétend que la musique est partout autour de nous, qu’il ne nous manque que les oreilles pour l’entendre. Je pourrais prolonger ceci en disant – et particulièrement à New York – que la poésie est partout autour de nous, et qu’il ne nous suffit que d’yeux pour la voir et d’oreilles pour l’entendre. J’aurais trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. Je ne sais pas quoi lire. Cela se produit tout le temps.

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Tama kɛr-medi

Nanba ki ka kɛrdeyi. Go bi-akɔ ewɛ ewɛ : aton hiwɛn i’-man ŋo. Go misi bi-wɔke go iti har har. Di sewɛ sewɛ.

On avait décidé que chez moi on ne parlerait pas de… Je sais vivre, tu entends. Je vis très bien comme je vis. Tout va bien. À partir de là, où aller ? Je veux dire du nouveau raisonnable, censé, intéressant. Ce ne serait pas difficile de vérifier. Énumère, énumère. Ça aide. Paresse.

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JaBDore

J’aime la bande dessinée sous toutes ses formes : franco-belges, comics, mangas, romans graphiques… Le 9ème art n’est pas un sous-genre !

Il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi et, quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. Mais alors le souvenir – non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être – venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi. Un homme qui dort tient autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; la pensée de tout ce qui circule de langage invisible dans la moindre parcelle d’air qu’on respire nous submerge. Et l’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimensions. Trouver la bonne distance c’est la voie qui mène à la cessation de l’insatisfaction ou souffrance, ainsi qu’à la délivrance totale. En un sens, il serait même plus vraisemblable que ce ne soit pas possible. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. Il nous semble également important de souligner le lien très fort qui existe à notre sens entre la boussole identitaire exclusive et la ville moderne. L’identité est un problème en déplacement permanent qu’il est impossible de réduire à une seule approche. Je l’ai compris bien vite parce qu’il y a beau temps que j’ai pris la mesure de ce pays de grands vents contraires. Notre air est désormais lourd à en suffoquer de langage qui se fait passer pour du silence. Silence. Je l’ai laissé me guider, et avant tout me perdre, dans les espaces ouverts qui effacent les repères et font le temps plus doux, plus lointain, plus abstrait. Mais allons plus loin de nouveau : personne n’a jamais entendu parler Le langage public inclut depuis longtemps l’immobilité des choses autour de nous. Il est possible d’adopter une typologie plus fine du travail acharné. Les sollicitations des usagers sont écrites au sein d’un écosystème dont ils n’ont jamais été et ne seront jamais le centre. Inconscience. La légende raconte qu’il est possible aussi d’initier, d’inventer. Je veux dire du nouveau raisonnable, sensé, intéressant. Cela se produit tout le temps. C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. Alors, dans leur nature à la fois infaillible et mutante, depuis les plus anciens jusqu’aux plus récents soupirs des agonies, sont enregistrés les vœux à satisfaire, les promesses non tenues, perpétuant dans l’unité des mouvements de chaque particule le témoignage des volontés changeantes de l’homme. Les documenter est un défi. L’atmosphère même est une formidable absurdité. Tout langage est désormais devenu public. Une vésanie révèle le caractère sordide de l’homme, mais je préfère y penser comme à une libération. La sagesse, seul phare dans la nuit.

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Hypathie Alexandra

Hypathie d’Alexandrie était une mathématicienne, astronome et philosophe grecque et une professeure de renom.

C’est un pouvoir étonnant, quand on y pense. En un sens, il serait même plus vraisemblable que ce ne soit pas possible. Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Moi aussi j’ai traversé la Mongolie, à l’instant, avec un livre. Je me suis allongé sur mon lit, j’ai ouvert La Piste mongole, de Christian Garcin, d’où a surgi mon Altansur, planant sur ma lecture avec l’impériale tranquillité dont le parait son nom : Shamlayan. Je suis un amalgame de tant de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les émissions de télévision que j’ai regardées, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai traversées. De fait, je suis la création de tant de personnes et de tant d’idées que je ressens réellement avoir peu de pensées et d’idées originales ; penser que serait « original » ce qui est « mien » tiendrait d’un égotisme aveugle. De telles accumulations de mots se reproduiraient chaque jour, les godets des chargeurs les déverseraient dans les bennes que des camions iraient vider dans l’Hudson comme il font de la neige, où les barges les emporteraient vers la mer. John Cage prétend que la musique est partout autour de nous, qu’il ne nous manque que les oreilles pour l’entendre. Je pourrais prolonger ceci en disant – et particulièrement à New York – que la poésie est partout autour de nous, et qu’il ne nous suffit que d’yeux pour la voir et d’oreilles pour l’entendre. Le téléphone portable a fait s’effondrer ce qui séparait la langue publique de la langue privée. Tout langage est désormais devenu public. C’est comme si l’illusion d’un anonymat de la conversation privée dans l’espace public avait été amplifiée. À partir de là, où aller ? Les mots semblent possédés par un esprit, un code secret chaque fois changé, se manifestant lui-même comme image, puis se transformant en mots, sons ou vidéos.Nous pourrions prendre ce texte et chercher à étudier la plasticité et la malléabilité du langage compris en tant qu’image. Ou nous pourrions faire une lecture attentive de ce texte, et de ce texte seulement, et remarquer par exemple à quel point cette rangée de 7 répétés cinquante-et-une fois à la troisième ligne est étrange, ou bien s’étonner de la distribution du même symbole représentant une pomme sur la page : aléatoire et en même temps spatiale. On ne peut sous-estimer l’importance de ce travail. Et l’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de changer de dimensions. Après avoir atteint l’éveil, il hésite à enseigner. Énumère, énumère. Ça aide. Accroche-toi aux noms, comme ça tu ne tomberas pas. Cela se produit tout le temps.Il me semble parfois que je vais glisser dans tes bras et que je vais tomber dans un puit. Apatride. C’est pire que de rêver qu’on tombe dans le vide. Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner !

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