« Civilizations » de Laurent Binet : Et si Christophe Colomb n’avait jamais découvert l’Amérique ?

« Le jeu est de coller à l’histoire et d’enlever une vis pour que l’aiguillage bifurque » – Laurent Binet

Civilizations (publié chez Grasset), roman de la dernière rentrée littéraire, s’inscrit dans la continuité des deux célèbres romans de Laurent Binet, HHhH et La Septième fonction du langage, où l’auteur s’amuse à détourner l’histoire. Dans Civilizations, il explore une nouvelle époque, le XVIe siècle, et soulève cette question : un seul détail peut-il changer le cours de l’Histoire ?

Une épopée uchronique

Dans cette uchronie (récit où l’Histoire est réécrite à partir de la modification d’un événement), Laurent Binet nous montre ce qui aurait pu se passer si ce n’était pas les Européens qui avaient conquis l’Amérique, mais les Incas qui avaient débarqué en Europe.

Tout part de Freydis, la fille d’Eric le Rouge, chef d’un peuple du Groenland, qui fuit vers l’Amérique Latine où elle parvient à unir son peuple avec celui des Indiens en leur apportant armes, chevaux et anticorps. Ces éléments, qui leur manquaient pour résister aux conquistadors espagnols, leur permettent de vaincre cinq siècles plus tard Christophe Colomb.  Arrivé en Amérique latine, celui-ci se retrouve en effet face à des peuples puissants, et il échoue à les soumettre. Il finira sa vie là-bas, sans jamais revenir en Espagne.

Quelques décennies plus tard, c’est l’empereur Inca Atahualpa qui fuit son pays et prend la mer avec deux cents de ses hommes dans le but de découvrir le Nouveau Monde et d’en faire son Empire. Il débarque à Lisbonne, en pleine guerres de religions. Grâce à l’or en provenance du royaume Inca, Atahualpa fait rapidement la conquête de l’Europe sur laquelle il règne en tant que roi d’Espagne et empereur du Saint-Empire. Le récit se clôt par un aperçu de cette Europe remodelée par les Incas avec l’histoire du jeune Miguel de Cervantès, un espagnol contraint de quitter son pays, et qui est finalement envoyé comme esclave dans l’Empire Inca.

Un récit ludique et divertissant

Dans sa globalité, le roman est plutôt agréable à lire et vivant, notamment grâce à sa dimension de roman d’aventures. Les multiples styles narratifs utilisés par Laurent Binet pour chacune des quatre parties du roman contribuent à la dynamique du récit et lui confèrent une certaine originalité. Les recherches de Laurent Binet (quatre années !) pour écrire ce roman donnent une crédibilité au récit qui transparaît dans la vraisemblance des styles narratifs. En effet, la première partie, pastiche de saga islandaise, donne l’impression de lire la véritable histoire de Freydis comme elle aurait été racontée dans une saga. C’est surtout la seconde partie, qui reprend le journal de Christophe Colomb, qui donne le plus une impression d’authenticité au lecteur car Laurent Binet a recopié des séquences entières du journal du navigateur, auquel il a ajouté des passages pour que l’histoire prenne la direction voulue. Mais l’auteur, en variant ces styles narratifs, a surtout voulu instaurer une dimension ludique au livre. La parodie domine dans le récit et ponctue l’intrigue de jeux d’écriture avec le lecteur. Laurent Binet s’amuse ainsi à parodier les “95 thèses de Luther”, à inventer une correspondance entre Thomas More et Erasme, ou encore à créer des chroniques fictives. Les jeux de langages qui soulignent la différence de mentalité entre les Incas et les Européens, comme l’expression “petits lamas blancs” pour désigner les moutons, amusent d’autant plus le lecteur. Toutefois, si les jeux narratifs sont présents, le style reste simple et la lecture fluide.

Par ailleurs, cette dimension ludique est même revendiquée par l’auteur qui inscrit son livre Civilizations dans le patronage du jeu vidéo de Sid Meier “Civilization”. La lettre “z” du titre étant en effet directement tirée du jeu vidéo dont le principe consiste à développer une civilisation historique. Cette référence est ainsi le moyen pour Laurent Binet de placer son roman à la frontière entre la culture populaire et la culture classique, et ce afin de brasser un plus large lectorat.

La connivence avec le lecteur

Si le récit se veut ludique, et que l’histoire, par sa dynamique, reste divertissante et accessible à tous les genres de lectorat, Laurent Binet instaure néanmoins une connivence avec le lecteur cultivé. En effet, la multiplication des références littéraires et historiques ne semblera amusante et pertinente que pour un lectorat initié aux lettres et à l’histoire du XVIe siècle. Les lecteurs férus d’histoire seront ravis, les simples curieux certainement dépassés voire ennuyés de ne pas pouvoir comprendre toutes les allusions. De fait, Civilizations se veut un roman assez élitiste. Il se présente comme un miroir inversé de l’Histoire. Laurent Binet part de faits réels et les transforment pour les adapter à son récit : par exemple, le massacre des habitants de Tolède par les Incas est inspiré du massacre de Cholula par les troupes du conquistador Hernan Cortès. Les nombreuses références à des événements historiques et personnages ayant réellement existé peuvent être difficiles à détecter sans effectuer de recherches, même pour les personnes ayant un bagage historique important ; ce qui réduit considérablement le plaisir de lire le livre.

Notre avis

Marine : Étant une passionnée d’histoire, l’idée du livre m’a grandement attirée. Si j’ai pris plaisir à le lire, m’amusant beaucoup de voir les événements détournés et modifiés, j’ai eu du mal à rentrer véritablement dans l’histoire. La première partie, bien qu’intéressante, m’a un peu rebutée par sa forme de saga islandaise, mais les deux parties suivantes m’ont beaucoup plu, notamment celle sur la conquête d’Atahualpa. Ma déception a surtout été la dernière partie qui n’était pas très divertissante, et dont surtout je n’ai pas compris l’intérêt dans la logique du récit. Dans l’ensemble, ce fut une lecture assez amusante, mais loin d’être passionnante ; et si j’ai pris plaisir à la lecture du livre, c’est en grande partie car je comprenais les décalages historiques.

Myléna : Comme Marine, j’étais attirée par l’idée du livre : Christophe Colomb n’a jamais conquis l’Amérique. J’ai trouvé la lecture plutôt plaisante, même si n’étant pas une passionnée d’histoire je n’ai pas saisi toutes les références du premier coup. Le livre m’a cependant rendue curieuse et j’ai donc effectué quelques recherches sur le XVIe siècle de mon côté. En conclusion, j’ai plutôt apprécié le roman, même si je regrette son aspect un peu trop élitiste et difficilement accessible.

Finalement, dans Civilizations, plus qu’une épopée uchronique, Laurent Binet nous propose un voyage. Il emmène son lecteur sur les traces d’Atahualpa et le transporte de l’Amérique latine à l’Europe, de Cuba à Wittemberg en passant par Lisbonne…

Retrouvez toutes les informations pratiques concernant ce livre sur la page dédiée des éditions Grasset.

Article rédigé par Myléna Champot et Marine Laurençot

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