Un Joker dérangeant et dérangé comme on l’aime

Il suffit d’un seul mauvais jour pour que l’homme le plus sain d’esprit sombre dans la folie. La folie est la distance qui sépare le monde de l’endroit où je vis. J’ai juste passé une mauvaise journée. Batman: The Killing Joke

Personnage emblématique de DC Comics, ennemi juré de Batman, le Joker n’en est plus à sa première représentation sur grand écran. Certaines interprétations resteront dans les annales, telles que celles d’Heath Ledger, The Dark Knight (2008) ou de Jack Nicholson, Batman (1989). Pour autant, la prestation de Joaquin Phoenix dans Joker de Todd Phillips (2019) n’a rien à envier à celle de ses prédécesseurs et nous propose une origin-story qui explore le personnage d’une nouvelle façon grâce à un jeu d’acteur exceptionnel.


Inspiré de Batman: The Killing Joke, le scénario, à la lisière du drame et du thriller, nous entraîne aux origines du Joker et nous plonge au bord de la folie d’Arthur Fleck, un comédien raté, raillé et abandonné par la société. On ne peut que saluer le travail esthétique du film, le jeu des couleurs et les plans artistiques accompagnant la déchéance de cet homme dans sa démence lucide. Les quelques scènes de violence, accompagnées du rire pathologique du personnage, viennent sublimer cette aliénation et nous prennent au ventre, provoquant frisson et sueur froide aux spectateurs. La bande son n’y est pas pour rien puisque Hildur Guðnadóttir, la compositrice, nous propose ici une musique dense et magnifiquement oppressante où domine le violoncelle.

Pour les puristes, le film présente peut-être un léger défaut. Le personnage d’Arthur Fleck semble âgé d’une trentaine d’années lorsqu’il bascule dans sa folie éclairée, tandis que Bruce Wayne vient seulement de perdre ses parents. Batman n’est donc pas présent dans cette œuvre. Ces détails n’entachent en rien le scénario puisqu’à ce jour, il n’est pas prévu de suite. Nous pouvons également souligner l’art et la manière dont Todd Phillipps joue avec la violence de son personnage. Nous sommes à la frontière de l’héroïsation, ce qui peut poser question, notamment vis-à-vis de ces quelques scènes de violences brutes, parfois mêmes choquantes pour un spectateur sensible ou trop jeune. Joker reste néanmoins un film psychologique, avec peu d’action, pouvant paraître creux par moment puisque l’intérêt se situe bel et bien ailleurs. Ce long-métrage ne se veut pas être un énième film de super héros mais davantage le reflet d’une société maladive.

Smile and put on a happy face.Joker (2019)

Après avoir reçu un Lion d’or (la plus haute distinction du festival) au 76e Mostra de Venise et une standing ovation de 9 minutes, Joaquin Phoenix serait-il en route pour les Oscars ? Pour nous, c’est un grand OUI !

Focus sur Batman: The Killing Joke

Pour ceux qui n’auraient pas lu le comics, celui-ci a été écrit par Alan Moore et dessiné par Brian Bolland il y a plus de 30 ans, et donc publié en 1988. Il n’est pas indispensable d’avoir lu le livre pour apprécier le film. Ce qu’il faut savoir, c’est que ce one-shot est un peu en marge, plus sombre, plus sévère et qu’il explore la relation conflictuelle entre Batman et le Prince du Crime. À l’aide d’une palette de couleurs sombres et colorées, le récit se propose d’examiner une question psychologique et troublante : Batman et le Joker ne représentaient-ils pas les deux faces d’une même pièce ? C’est la mission que s’auto-affecte le Joker, prouver que n’importe quel être humain peut sombrer dans la folie à la suite d’un événement traumatique. Il y a beaucoup à prendre en considération et de sous-entendus puisque le comics, composé de 61 pages pour l’édition française, n’en dévoile que peu et laisse une grande part à l’imagination pour la réalisation d’un long métrage.

Batman: The Killing Joke, p.43


À l’instar du Joker, le comics examine la genèse de ce personnage. En effet, ce comic book est l’un des premiers à nous proposer une explication sur le passé trouble du Joker. Ce dernier, comédien raté et fauché, aurait eu une femme, qui plus est enceinte, mais qui serait décédée suite à un accident domestique. Une journée qui vire au drame combinée à des machinations criminelles et vous obtenez un homme sombrant dans la folie. De son côté, Todd Phillips, réalisateur de Joker (2019), a choisi de mettre en avant la démence sous-jacente d’un homme, également comédien raté, qui doit s’occuper de sa “mère” psychotique et qui se retrouve abandonné par la société. Seul, il sombre à son tour. Il est intéressant de noter que, si dans le comics le clown tombe dans une rivière de produit chimique, le transformant à jamais, dans le film c’est lui-même qui s’inflige cet aspect si caractéristique.

Dans une interview, Alan Moore considère que son ouvrage a modifié les futurs comics en y amenant de la violence et du drame, mais que Killing Joke a également changé la perception de l’histoire de Batman et du Joker. L’auteur n’est pas fier de cette “nouvelle mode” de la violence et de la perte “d’innocence” des comics alors que l’ouvrage est un énorme succès, même 30 ans après sa parution. À l’origine, Moore s’est inspiré de son processus de création de Watchmen et souhaitait insuffler un vent de renouveau aux comics.

Pour celles et ceux qui souhaitent découvrir l’ouvrage par eux-mêmes : Batman: The Killing Joke, aux éditions Urban Comics, paru en 2014. 

Sur ce, la légende peut commencer.

Why so serious? — The Dark Knight


Astrid Biry et Charlotte Stintzi

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