Le BIEF : portrait d’une association d’éditeurs tournée vers le monde

Logo du BIEF et stand à la foire de Francfort 2018

Ce vendredi 9 novembre 2018, le Master des métiers de l’édition a eu la chance de rencontrer Laurence Risson, venue nous présenter le BIEF, le Bureau International de l’Édition Française, pour lequel elle travaille depuis 2007 en tant que responsable de projets.

Laurence Risson, un parcours orienté vers l’étranger

Laurence Risson à la foire Nonfiction de Moscou
Laurence Risson (à gauche) à la foire Non\fiction de Moscou

Diplômée d’une école de commerce et de management, Laurence Risson commence sa carrière en tant qu’assistante, puis responsable de projets pour la Foire du livre de Francfort, son but étant d’aider les éditeurs allemands à se développer à l’étranger. C’est après avoir passé plusieurs années à coordonner et organiser les pavillons allemands sur divers salons du livre que Laurence Risson intègre le BIEF, en 2007 : elle travaille depuis sur les salons du monde entier pour contribuer à la visibilité des éditeurs français à l’échelle internationale. Elle organise en parallèle des séminaires de rencontres et des programmes d’échanges entre professionnels du livre français et étrangers dans le but de les former au côté international et de les aider à se développer en ce sens, ce qui s’inscrit totalement dans le cadre des missions du BIEF.

Le BIEF, qu’est-ce que c’est ?

Le BIEF, ou Bureau International de l’Édition Française est, comme nous l’a expliqué Laurence Risson, un organisme associatif administré par des éditeurs qui a pour but de promouvoir l’édition française à l’étranger. Créé en 1873 par le Cercle de la librairie, le BIEF est au service des professionnels du livre. Son ambition ? Être une vitrine de l’édition française lors des foires internationales du livre et créer le contact entre les acteurs du livre à travers le monde.

Le BIEF, une vitrine de l’édition française

Pour mener cette mission à bien, le BIEF assure notamment la présence de ses 280 éditeurs adhérents sur les différents salons internationaux (tels que Bologne, Londres ou bien encore à Francfort, qui sont des foires du livre incontournables) en louant, aménageant et gérant un stand collectif important (600m² à la foire du livre de Francfort en octobre dernier).

Dans la même veine, le BIEF publie des catalogues thématiques qui présentent les éditeurs et quelques-uns de leurs titres ; jusqu’à dix titres par genre sont mis en avant chaque année, le tout en diverses langues. Ces catalogues sont diffusés sur les salons et auprès des professionnels spécialisés. Il faut savoir que le BIEF fonctionne par thématique éditoriale : Laurence Risson, par exemple, travaille dans le domaine des livres illustrés. Grâce à cette approche thématique, l’association a une connaissance poussée de ses adhérents et peut ainsi les présenter précisément aux éditeurs étrangers.

Attention toutefois, nous rappelle Laurence Risson : le BIEF n’agit pas comme un agent littéraire car il ne représente pas les livres d’un éditeur à l’étranger mais l’accompagne dans sa rencontre avec d’autres professionnels.

Le BIEF, un organisme de veille internationale

Le BIEF a également une activité de documentation et de recherche : il réalise des études sur les différents marchés du livre. Il s’agit de se familiariser avec les diverses réglementations, les lectorats mais également les objets littéraires produits dans les autres pays. Comme nous l’explique Laurence Risson, la France se donne toujours les moyens de faire ce genre de recherches et de créer des statistiques, mais ce n’est pas le cas pour tous les pays ! Souvent, ces données ne sont pas disponibles et il est alors plus long et difficile de savoir où l’on met les pieds. Pour récolter ces informations, le BIEF s’associe avec des professionnels pour aller à la rencontre des associations, éditeurs et pouvoirs publics qui s’occupent du livre dans divers pays, et ce afin d’avoir une analyse le plus fidèle possible.

Laurence Risson nous explique que le BIEF ne cible pas forcément de pays en particulier. Bien sûr, certains représentent de plus gros marchés que d’autres, mais l’objectif reste de donner aux français la possibilité de s’ouvrir à de nouveaux marchés, où qu’ils soient.

Le BIEF, vecteur de rencontres

Les actions du BIEF ne s’arrêtent pas là : il propose à ses adhérents des rencontres professionnelles thématiques avec des éditeurs étrangers et des échanges professionnels sous forme de séminaires. L’objectif ? Mobiliser des éditeurs français et du monde entier et créer du lien grâce à des discussions sur des problématiques courantes du livre qui permettent de partager les points de vue et difficultés de chacun.

Le BIEF s’occupe également d’accompagner les éditeurs francophones (par exemple au Liban) notamment avec le soutien de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) afin d’aider ces professionnels à collaborer. Il est en effet très compliqué pour un éditeur libanais qui publie un livre en français de vendre ledit livre à d’autres pays francophones : il s’agit pour le BIEF de faciliter la diffusion de ces productions grâce à des rencontres.

Notons aussi que le BIEF organise des séminaires, notamment à Paris, pour les libraires étrangers, afin de leur donner la possibilité de découvrir sur le terrain les méthodes de travail et outils de communication des librairies françaises. Cela leur permet de mieux comprendre le fonctionnement des librairies en France et d’adapter leurs manières de vendre le livre français, en plus de créer inévitablement un réseau interprofessionnel solide.

Avec autant de missions à son actif, le BIEF s’impose comme un organisme phare de l’édition française pour tous les éditeurs qui désirent élargir leurs horizons. Laurence Risson nous confie d’ailleurs que ce type de structure fait beaucoup d’envieux de par le monde : la France héberge de nombreux organismes qui visent à aider les éditeurs français à se développer à l’étranger, alors profitons de cette opportunité.

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« Un monde à portée de main » par Maylis de Kerangal, la profondeur du trompe-l’oeil

Couverture d'Un monde à portée de main et portrait de Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal est ce qu’on pourrait appeler une touche-à-tout de la littérature. À la fois autrice, journaliste et éditrice, cette femme de lettres acclamée en 2014 pour Réparer les vivants s’intéresse cette fois à un sujet inhabituel, celui de la peinture de décor. Trois étudiantes du Master Édition se sont penchées sur ce roman d’apprentissage profondément sensuel, où la peinture et la pensée se fondent.

Un parcours initiatique

Paula Karst est une jeune diplômée de l’Institut de peinture décorative Van Der Kelen-Logelain de Bruxelles. Nomade, elle vit au gré des chantiers sur lesquels on veut bien d’elle, entre l’Italie, la France et la Russie. Elle rentre parfois chez ses parents, voit rarement ses quelques amis qu’elle a conservé de l’Institut, Kate et Jonas, et peine à entretenir des relations amoureuses épanouissantes. Elle se cherche à travers la peinture, s’interroge sur le sens de son travail et entraîne le lecteur dans le flot de ses pensées.

Si le récit ne se déroule pas dans l’ordre chronologique, il commence et se termine en 2015, année des attentats et de Charlie Hebdo. Le roman promène le lecteur dans la vie de Paula, le jour de son entrée à l’Institut, sur son tout premier chantier dans une chambre d’enfant, et au gré de ses rencontres sur les plateaux de Cinecittà, entre autres.

À travers les yeux de Paula, on découvre l’atmosphère intransigeante d’une formation d’excellence dans un milieu fermé, et on vit son quotidien d’étudiante qui travaille d’arrache-pied pour toucher du doigt le but suprême de son apprentissage, l’illusion parfaite. Dans cette optique, une attention toute particulière est accordée aux descriptions des œuvres d’art et des travaux réalisés par les étudiants, et passe d’abord par une énumération du matériel employé.
Ainsi, les travaux de fin d’études de Paula et de ses deux amis, Kate et Jonas, sont minutieusement analysés : la maille de chêne pour Jonas, le portor, un marbre noir, pour Kate, et l’écaille de tortue pour Paula. Cette dernière observe tellement sa réalisation pour la rendre la plus parfaite possible que l’écaille de tortue prend vie sous les yeux du lecteur. La peinture revêt alors une dimension quasiment métaphysique, et brouille la frontière entre réalité et pensée.

Ce roman, que l’on peut qualifier sans hésiter d’apprentissage, déroule le récit d’un développement personnel laborieux, dont l’aboutissement quasi-mystique dans les grottes de Lascaux marque l’épanouissement personnel et professionnel de Paula, qui semble enfin avoir trouvé sa place et son but.

Deux artistes qui, à l'image de Paula, peignent Lascaux IV
Deux artistes qui, à l’image de Paula, peignent Lascaux IV © M. Fedouach/AFP

Un roman raffiné…

Un monde à portée de main est indéniablement un livre sensuel, qui fait voyager son lecteur. L’élégance des descriptions des matières, des peintures et des nuances fait honneur au style de Maylis de Kerangal, qui sait toucher juste sans avoir à recourir à des mots alambiqués. Le voyage peut être vécu sur deux plans : d’une part dans les pensées de Paula, qui surgissent et se mélangent entre elles, et d’autre part dans les pays où elle est amenée à travailler. La chaleur pesante de l’Italie ou le froid mordant de la Russie sont retranscrits avec tout autant de finesse et d’authenticité.

Paula, que l’on découvre principalement par ses pensées et ses actes, est relativement peu décrite physiquement. Il est dès lors aisé de s’identifier à elle, d’autant plus que le lecteur est, pour ainsi dire, « dans sa tête ». Voir la réalité de Paula à travers ses yeux et ses pensées rend le processus d’identification simple, même lorsqu’elle se rappelle son enfance.

On pourrait croire qu’il serait facile de se perdre dans les méandres presque philosophiques de la peinture de Paula, mais il n’en est rien. Une certaine quantité de marqueurs temporels, culturels  et géographiques ramène régulièrement le lecteur à la réalité. Game of Thrones, les chantiers de reconstitution de la grotte de Lascaux et les événements de Charlie Hebdo, qui font office d’élément perturbateur à quelques pages de la fin du roman, sont autant de rappels discrets d’un contexte qui, si les personnages de Paula, de Kate et de Jonas sont imaginaires, est lui bien réel.

… qui a peiné à nous intéresser

Néanmoins, si Un monde à portée de main trouvera une place de choix dans les librairies, de par la renommée et le talent de son autrice, nous avons eu toutes les trois des difficultés à nous en imprégner. Malgré un accueil enthousiaste dans certains médias, comme Le Point ou Télérama, le roman a été moins apprécié d’autres critiques littéraires, comme ceux de l’émission Le Masque et la Plume, qui n’hésitent pas à dire qu’ils se sont ennuyés, appuyant sur la platitude de la narration et la présence permanente et lourde de la technique.

En effet, le style virtuose de Maylis de Kerangal peut parfois être difficile à aborder en raison de la longueur de certaines phrases, qui peuvent occuper des pages entières. Cette tendance, qui n’est pas sans rappeler Marcel Proust, rend la concentration difficile : il nous a régulièrement fallu retourner au début d’une phrase pour pouvoir l’apprécier dans son intégralité.

L’aspect technique du roman, qui a le mérite d’introduire dans la littérature française un domaine professionnel méconnu du grand public, apporte malheureusement quelques longueurs qui peuvent ennuyer le lecteur non averti. Pour des néophytes telles que nous, la peinture de décor reste un domaine mystérieux que l’avalanche de termes techniques n’aide pas à éclaircir. Les noms des pinceaux ou des nuances de couleurs sont autant de détails qui parleront aux professionnels de la peinture, mais qui risquent de perdre les autres.

Enfin, si l’intrigue reste en retrait afin de faire pleinement profiter le lecteur des sensations évoquées par le texte, sa discrétion finit par la desservir car il est difficile de se rappeler de quoi parle le livre, et dans quel ordre : la peinture, mais encore ?
On est face au même problème avec les personnages : le manque de caractérisation finit par les rendre assez plats. Si Paula nous a touchées, Kate et Jonas sont restés pour nous des figures lointaines, bien qu’ils occupent une bonne partie du récit.

En définitive, ce n’est certainement pas un roman qui plaira à tout le monde. Mais passés les (trop ?) nombreux détails techniques et l’intrigue peu développée, nous nous sommes plongées dans les descriptions de Maylis de Kerangal et avons embarqué pour un voyage pictural abstrait qui nous a charmées par la richesse et le raffinement des sensations qu’il a suscitées.

Par Anne Coucogne, Gaëlle Guigal et Océane Philippe

« Feuilleton » : Éric Chevillard plus fort que « Dallas »

Qu’est-ce qu’une bonne critique littéraire ? Et comment reconnaître un bon écrivain ? Vastes questions… Ceux qui se les posent auraient tout intérêt à se plonger dans Feuilleton (2018, Éditions La Baconnière), un recueil des chroniques d’Éric Chevillard parues dans Le Monde des livres.

Feuilleton, d'Éric Chevillard
Feuilleton (Éditions La Baconnière), d’Éric Chevillard

Bien souvent, la critique littéraire se contente de suivre un modèle type. D’abord, il faut résumer le livre, quitte à paraphraser la quatrième de couverture. Ensuite, il convient d’évoquer les thèmes abordés. C’est encore mieux s’il s’agit de sujets de société et si les idées exprimées reflètent celles des lecteurs, puisque ça les rassure… Il faut aussi dire un mot sur l’auteur, faire son éloge. S’il reste de la place, il est possible de citer des passages du livre, n’importe lesquels. Il est également bien vu de glisser une petite référence littéraire. On peut accessoirement qualifier l’écriture, en passant, mais il est déconseillé de s’attarder sur de telles broutilles. Enfin, la chute doit être courte et percutante, pour avoir une chance de figurer sur les encarts publicitaires et, consécration suprême, sur la quatrième de couverture de la future édition de poche. Avec une critique aussi formatée, difficile de faire le tri dans l’abondante production littéraire contemporaine…

Heureusement, il existe Éric Chevillard, « un de nos écrivains les plus inventifs, les plus fins, les plus drôles, les plus originaux, les plus profonds » (Pierre Jourde), pour montrer la voie à quiconque se demanderait comment écrire sur les livres. De 2011 à 2017, Éric Chevillard a rédigé 270 chroniques hebdomadaires dans Le Monde des livres, dont 153 sont ici rassemblées.

Ces chroniques, où domine le roman et où se côtoient « le meilleur et le pire de ce que nous propose la littérature contemporaine », sont des trésors de créativité, d’humour et d’intelligence. La plupart d’entre elles commencent par un préambule dans lequel sont exposées des considérations littéraires (il est souvent question « d’un » ou « des » écrivains), générales ou bien totalement fantaisistes (les animaux y jouent un grand rôle et l’auteur semble vouer une affection particulière à l’hippopotame, à l’anguille et au phacochère). Ce préambule sert à mettre en relief l’un des enjeux du livre soumis à l’analyse intransigeante de l’auteur.

Le principal critère d’évaluation d’Éric Chevillard, son unité de mesure, sa grande affaire, c’est le style : « Le style, il faut le voir pour y croire. C’est une violence ou une grâce, en tout cas une donnée objective, la forme nouvelle que prend soudain le monde sous la plume d’un écrivain. » Le style n’est donc pas qu’une affaire de goût. C’est un élément tangible qui va conférer son originalité à un livre, bien plus que les idées qu’il développe. Éric Chevillard va déployer tout son talent pour montrer en quoi le livre dont il parle apporte quelque chose de nouveau à la littérature.

Mais comment être sûr de ne pas se tromper ? Si l’auteur ne prétend « ni à l’impartialité ni à l’objectivité », s’il peut émettre des doutes sur la pertinence de son art (notre homme ne manque pas d’autodérision), il pense néanmoins disposer d’un outil assez fiable : « Nous rêverions d’un crible qui séparerait le bon du mauvais, d’un acide qui serait l’épreuve révélatrice, d’un mètre étalon qui ne laisserait aucun doute. Or ce mètre, nous l’avons : c’est la phrase. » Partant de là, le critique va pouvoir « juger sur pièces ».

Nombreux sont les livres qui ne résistent pas à cet examen scrupuleux. Éric Chevillard se montre alors sans pitié avec les auteurs qui accumulent les clichés, les poncifs, les truismes, les platitudes, sans parler des images lourdingues… La violence de ses attaques a de quoi surprendre, surtout lorsqu’elles visent des auteurs consacrés. Mais le lecteur doit bien admettre qu’il prend un plaisir coupable à lire ces pages, les plus hilarantes et les plus décapantes de ce Feuilleton. On peut se demander pourquoi l’auteur consacre autant de place à de tels navets, à quoi il répond que « le mauvais livre est une œuvre aussi » et que « les écrivains médiocres, lorsqu’ils triomphent, nous apprennent beaucoup de choses sur notre époque ». Il est donc nécessaire de s’en infliger la lecture…

Mais qu’on se rassure, ce sont les bons livres qui l’emportent dans cette « saga des grands fonds », et de loin (par 121 voix contre 32). À travers ces textes truffés d’inventions délirantes et de vérités définitives (« Une seule grenouille à ma connaissance a réussi à se faire aussi grosse que le bœuf, c’est l’hippopotame. Toutes les autres ont payé cher leur prétention. »), Éric Chevillard remplit à merveille son rôle de critique : non seulement il aide le lecteur déboussolé à se repérer dans l’univers impitoyable des nouveautés, mais surtout, il lui donne furieusement envie de se jeter sur les livres qu’il défend. Revenant sur six années de critique de haut vol, l’auteur affirme « qu’il y a autant d’excellents écrivains aujourd’hui qu’aux époques les plus glorieuses de notre littérature ». Il ne nous reste plus qu’à les découvrir.

Pour approfondir le sujet, il est possible de lire un entretien de l’auteur sur le site du Temps ou d’écouter celui qu’il a accordé à RTS. Et pour faire plus ample connaissance avec l’animal Éric Chevillard, il est recommandé de se rendre sur son blog L’Autofictif.

Jérôme Ferrari : ‘À son image’, ou l’éthique du photojournalisme

Jérôme Ferrari, A son image

Le 22 août 2018 est sorti À son image, le dernier roman en date de Jérôme Ferrari, un auteur qui a remporté le prix Goncourt en 2012 avec Le sermon sur la chute de Rome. Nous vous en proposons un aperçu accompagné de nos avis personnels.

Un roman couronné par le prix littéraire du Monde 2018

Août 2003, Antonia meurt dans un accident de la route. Son oncle, curé, prononce un requiem qui rythme les chapitres et donne lieu à un retour sur la vie de la jeune défunte : sa vie de femme, ses amours avec le chef nationaliste corse Pascal B., ses rapports familiaux, mais aussi la construction de son identité de photographe puis de photojournaliste volontairement confrontée à la dure réalité de l’Europe de l’Est belliqueuse des années 90.

Ferrari commence fort. Il plante de manière traditionnelle les éléments de départ de l’histoire : Antonia, une femme dans la quarantaine, revoit un homme qu’elle a connu par le passé puis décide de rentrer chez ses parents. Jusque là, rien de sensationnel, mais au long de ce premier chapitre, on s’attache à cette femme et on commence à s’interroger : va-t-elle entretenir une relation amoureuse avec cet homme ? Que va-t-il se passer une fois Antonia rentrée parmi les siens ? Mais alors que l’on voit pointer, à une page à peine, le début du deuxième chapitre, tous ces questionnements n’ont soudain plus de sens : Antonia est morte.

Lire À son image, c’est lire un roman qui, pour sûr, ne ressemble à aucun autre. Ferrari y a glissé sa touche d’originalité, qui tient d’abord à ce début un peu brusque, mais aussi à sa manière d’entremêler la fiction et le réel. D’une page à l’autre, on côtoie dans des mondes différents, d’une part Antonia, son oncle, Pascal B., et Simon, et d’autre part Gaston Chérau et Rista Marjanovic. Tous ces personnages vont contribuer à mettre en place une vaste réflexion sur des thèmes divers et variés : le photojournalisme, la mort, le nationalisme corse ou encore la religion. L’éthique du photojournalisme est particulièrement mise à l’honneur grâce à la double vue proposée par l’intervention de photojournalistes réels.

Le roman nous offre par ailleurs l’intérêt du regard interne de Ferrari : celui du philosophe et celui du Corse. En effet, Jérôme Ferrari a longtemps vécu en Corse, d’où sont originaires ses parents, et y a enseigné la discipline dont il a fait son métier : la philosophie. Aussi, la richesse thématique de À son image n’a rien de superficiel : chaque aspect de ce programme existentiel est habilement et subtilement questionné par la trame romanesque, qui se déroule sur un fond de Corse nationaliste qu’on sait perçue de l’intérieur par l’auteur.

Cet ouvrage aux thèmes forts et au style imposant ne peut pas plaire à tout le monde, vous l’aurez compris. C’est pourquoi nous vous invitons à découvrir nos avis personnels.

L’avis de Clémentine 

Objectivement, je ne peux pas dire que le dernier roman de Ferrari soit mauvais. À son image possède en effet un certain nombre de mérites que nous avons déjà analysés en début d’article. Mais en toute subjectivité, il ne m’a pas séduite.

En effet, lorsque j’ouvre un roman, j’espère en devenir la prisonnière : ne plus pouvoir le reposer, et le rouvrir ne serait-ce que pour dix minutes de tram. Or je dois dire que dans mon cas, l’effet a été plutôt contraire et ce pour deux raisons principales.

La première, c’est que si la mort s’offre à la réflexion philosophique comme un sujet évident et insaisissable, elle est, pour l’étudiant٠e qui prend son train après de longues semaines de cours, des plus déprimantes. Face à un photojournalisme qui montre la guerre, la pauvreté, la cruauté, en bref ce que le monde a de plus laid, Ferrari envisage deux comportements possibles : affronter les choses et ne plus pouvoir vivre « heureux », ou détourner lâchement le regard. C’est sans doute dans cette deuxième catégorie que je me situe, la lâche catégorie de ceux qui n’ont pas envie de lire 244 pages sur les déconvenues et les horreurs de la vie.

Le second aspect qui m’a déplu est la structure du roman. Celui-ci, comme on l’a dit, mêle la vie privée et professionnelle d’Antonia à des épisodes de vies vécues par des photographes non-fictifs. Cette alternance irrégulière et imprévisible qui se veut pleine de mystère, avec des histoires qui débutent in medias res et des noms réduits à des initiales, m’a très vite perdue. Le manque d’informations à chaque fois m’empêchait de concevoir mentalement l’image que les mots ne me révélaient que partiellement. De là est née une certaine frustration qui a rapidement basculé vers un morne désintérêt.

On le sait, l’appréciation d’une œuvre littéraire est éminemment personnelle, et les aspects relevés précédemment, que je perçois comme négatifs, constituent pour d’autres la force et l’identité du roman. En dépit du peu d’enthousiasme qu’a suscité chez moi À son image, j’ai apprécié la finesse de l’écriture, ainsi que l’originalité qui émane de la confusion entre les personnages fictifs et non fictifs.

L’avis de Lucie

Il est vrai que À son image est tout sauf un « page-turner ». C’est un de ces livres que l’on prend le temps de lire, et dont on aime se détacher quelques secondes de temps à autre avant de pouvoir s’y remettre. Il ne vous transportera pas dans un univers lointain, mais il vous forcera à réfléchir.

Si je devais dans un premier temps me cantonner à l’intrigue centrale du roman, ce sont les personnages d’Antonia et de son oncle qui me séduiraient le plus.
Dans un décor plutôt machiste, le rôle de notre jeune héroïne s’apparente d’abord à celui d’une Pénélope contemporaine, contrainte à l’attente interminable de la sortie de prison de l’homme qu’elle croit aimer. Mais dans les faits, Antonia ne se reconnaît pas dans cette vie qui n’a jamais vraiment été la sienne. D’instinct, elle est une femme forte et indépendante qui fera le choix de prendre sa destinée en main. En cela, elle est le symbole de toutes ces luttes qui façonnent le roman, du nationalisme corse à la réalisation de soi.
Le parrain d’Antonia, quant à lui, incarne par son sacerdoce la médiation entre Dieu et l’homme. On s’attend donc à ce qu’il soit admirable et qu’il allège les tourments de ses fidèles. Cependant, le religieux reste un homme, et confronté à la mort de sa filleule, il est également en proie aux doutes. Grand fervent de sa nièce, c’est lui qui lui offre son premier appareil photo, outil de sa damnation. Le personnage intouchable de la figure divine se retrouve ainsi brisé sous la plume de Ferrari, qui lui rend toute son humanité.

Mais ce qui fait la force du roman, selon moi, c’est son ancrage narratif qui se fait à plusieurs échelles. Ni l’intrigue ni les protagonistes ne représentent une révolution littéraire dans le monde romanesque. Mais en sa qualité de professeur, Jérôme Ferrari gravite autour de cette histoire terrestre et pousse le lecteur à s’interroger sur certains grands thèmes de la philosophie que sont la Mort, la religion et la perception. En bref, c’est grâce à ce récit à hauteur d’homme que le roman réussit à aborder des sujets complexes qui fascinent l’auteur.

En premier lieu : la photographie. Visiblement admirateur du huitième art, l’auteur tentera d’en définir le rôle et la responsabilité. De cette façon, il analyse le rapport entre image et réalité, entre obscénité et information, comme il l’avait déjà fait dans son essai À fendre le cœur le plus dur.

Portrait de Gaston Chérau en 1926
Portrait de Gaston Chérau en 1926 ©Académie Goncourt/Agence Rol, source BnF

C’est aussi pourquoi le sujet de son analyse ne peut se restreindre à la seule carrière professionnelle d’Antonia, bien qu’elle ait évolué de journaliste d’actualité dérisoire à reporter d’images de la guerre civile en Serbie. Son argumentaire s’enrichit donc du parcours de deux autres photographes : celui de Gaston Chérau, qui documenta le conflit italo-ottoman en 1911, et celui de Rista Marjanovic, reporter de la guerre des Balkans en 1901. Ces évocations peuvent sembler extérieures au récit et créer un certain désordre spatial et temporel.Elles semblent apparaître de nul part et ne sont pas introduites.
Bien qu’elles soient justifiées, parce qu’elles aident à la construction de la thématique principale, elles peuvent aussi malheureusement susciter la confusion chez le lecteur.

Enfin, ce qui m’a le plus convaincue dans cet ouvrage, c’est la proposition de lecture dynamique et active de Jérôme Ferrari.  À l’image de son titre, le texte accomplit l’exploit d’être extrêmement imagé sans aucune iconographie. En effet, les propos du philosophe sont toujours illustrés par des photographies dont la recherche et la découverte sont laissées à l’initiative du lecteur. De cette façon, le lecteur se retrouve au sein même du questionnement de l’auteur.

Dans ce cas, respecteriez-vous l’avis d’Antonia, qui ne peut supporter que l’interprétation de ses clichés se transforment sous les yeux des badauds ?

« Elle se sent de plus en plus mal à l’aise à l’idée que les photos qu’elle a prises aujourd’hui pourraient être publiées. […] elle ne voudrait pas que des yeux étrangers puissent se poser avec curiosité ou indifférence sur le désastre complet dont elle a aujourd’hui été témoin. Ce désastre, elle ne veut pas le dupliquer. »

Ou serviriez-vous d’exemple à l’auteur ?

« Aucune photo, aucun article n’a jusqu’ici provoqué aucun choc, si ce n’est peut-être le choc inutile et éphémère de l’horreur ou de la compassion. Les gens ne veulent pas voir ça et s’ils le voient, ils préfèrent l’oublier. Ce n’est pas qu’ils soient méchants, égoïstes ou indifférents. Pas seulement, du moins. Mais c’est impossible de regarder ces choses en sachant qu’on ne peut strictement rien y changer. On n’a pas le droit d’attendre ça d’eux. La seule chose qui est en leur pouvoir, c’est détourner le regard. Ils s’indignent. Et puis ils détournent le regard. »

Article rédigé par Lucie Drouin et Clémentine Barbaud.

The Open Book: the first bookstore you can spend your holidays in

Librairie The Open Book à Wigtown

What if you became a bookshop owner in Scotland?

It is now possible thanks to The Open Book, a bookshop that you can rent via the Airbnb website.

You heard it right: for a mere fifty euros a night, you can make your dream come true and run a bookshop for a week or two in Wigtown, Scotland! Of course, as being a shopkeeper isn’t an easy task, you will receive a quick training from the Wigtown’s community of booksellers upon your arrival before obtaining the keys to the bookshop and the accommodation upstairs. Then, you’re in for forty hours a week of greeting clients, managing the stock, selling and putting books away. But don’t fret: a team of volunteers will help you throughout the entirety of this amazing experience.

Sadly, due to its roaring success, the bookshop is rented until 2020! Indeed, unsurprisingly, the guests are numerous and come from all over the world to run the place in their own way. For example, the English band The Bookshop Band hosted a cooking competition in The Open Book whilst offering daily music shows. A retired couple seized the opportunity to invite locals every day at 2pm and spread the word about a « bizarre Swedish Christmas tradition », in their own words. The sharing of this bookstore thus allows cultures to mix and encourages creativity.

If you want to learn more about the projects and achievements of these improvised booksellers, you can check out The Open Book‘s blog on which every participant is encouraged to share their experience.

The strange idea to turn this bookstore into a vacation site was initiated in 2015 by the Wigtown Festival Company. The festival organizers wanted to promote the bookseller trade through this unique experience and support the development of independent bookstores.

A small glimpse of the bookstore's shelves - The Open Book
A small glimpse of the bookstore’s shelves ©The Open Book/Airbnb

Adrian Turpin, the director of the festival, says that the money is « just essentially to cover the costs ». He admits that « it can be a hard life, selling books in a small town, so it’s not a holiday for everybody ». Otherwise, it was clear that the bookstore would have had to close down.

Indeed, even though Wigtown claims to be « Scotland’s National Book Town », it is still quite isolated. The town, which counts at least ten bookstores for a thousand inhabitants, doesn’t really attract any visitors outside of the literary festival that takes place every year between the 25th of September and the 4th of October.

Let’s also point out that this initiative comes within the scope of a difficult context for the region’s independent bookstores. According to The Booksellers Association, 57 bookstores closed in 2014 in the United Kingdom. Although the UK counted 1,535 independent bookstores in 2005, less than ten years later, only 939 are remaining.

By taking up this initiative, a little town like Wigtown found its own way of saving its favorite trade. The question that remain is, could such an extravagant project seduce other independent bookstores in the future?

 

You can find this article in French here.