L’Art de perdre, l’Algérie en perspective

Alice Zeniter est une auteure discrète. Dans son travail, dans son écriture, et dans les histoires qu’elle nous raconte. Déjà en 2015, elle recevait le prix Renaudot des Lycéens pour son roman aux allures de polar, Juste avant l’oubli, mettant en scène une jeune femme enquêtant sur le suicide d’un romancier célèbre. Un sujet bien éloigné de ce qu’elle a choisi de nous présenter en cette rentrée littéraire 2017. Dans son tout dernier roman, L’Art de Perdre, qui a été récemment primé Goncourt des Lycéens, Zeniter évoque la perte d’une identité à travers le destin d’une famille franco-algérienne.

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Art Crime

Sigma, Julia Deck, Editions de Minuit

Révélation de la rentrée littéraire 2012 avec son premier livre, Viviane Elisabeth Fauville, policier puzzle à l’écriture limpide, Julia Deck, émule de Jean Echenoz, passe avec le même bonheur et la même virtuosité à un récit aux confins de l’espionnage et de l’anticipation. Avec ce nouveau roman au titre énigmatique de Sigma, elle nous livre une œuvre atypique profonde et d’une élégance rare.

Sigma est le nom d’une organisation secrète qui lutte contre l’apparition de toute pensée jugée subversive et tisse un réseau souterrain d’espions dépêchés pour traquer et surveiller leurs cibles. Lorsque celle-ci apprend qu’une œuvre disparue du peintre Konrad Kessler serait sur le point de refaire surface aux alentours Genève, l’organisation secrète envoie ses meilleurs agents pour tenter de repérer l’œuvre pernicieuse. L’objectif ultime de l’organisation serait d’exposer l’œuvre dans le cadre neutre et aseptisé d’un musée. Officialisée dans une institution reconnue, sa puissance serait anéantie, et personne n’y serait tenté d’y voir un « instrument de pensée ou d’action dommageable à la cohésion publique ».

Au sein d’une société qui masque une violence diffuse sous un aspect prospère et lisse, l’organisation secrète tire discrètement les ficelles. Mais qui est réellement Sigma, et que peut bien représenter cette œuvre enveloppée de mystères ? Julia Deck nous plonge dans une traque haletante, sous forme de vaudeville et de thriller, et nous offre un roman décalé et jubilatoire.

Julia Deck
© photo : Hélène Bamberger

La liste de personnages dévoilée au début du roman, d’emblée, donne le ton. Elle rappelle celle d’une pièce de théâtre : il y a les cibles, les personnalités publiques, évoluant dans les milieux aisés et sphères hautement influentes de la société helvétique où se déroule l’action, les agents, espions qui surveillent les cibles tout en cherchant à orienter leurs faits et gestes et les autres, la masse anonyme, et de moindre influence. Julia Deck emprunte ici les codes du roman d’espionnage et ceux du théâtre pour dresser le portrait d’une dizaine de personnages hauts en couleur. Tous sont liés à l’œuvre disparue, par envie ou par crainte : Alexis Zante banquier dépressif amateur d’art et collectionneur, et suspecté de détenir l’œuvre pernicieuse ; une galeriste, Elvire Elstir, bien déterminée à retrouver le tableau ; son mari, l’universitaire Lothaire Lestire, ainsi que Pola Stalker, sœur d’Elvire, actrice tourmentée et en vogue.

Les personnages évoluent dans un chassé-croisé haletant, ils apparaissent furtivement dans les séquences des uns, plus longuement dans celles des autres et s’expriment à tour de rôle dans des compte rendus adressés à la direction opérationnelle de Sigma. Sigma nous rappelle, tant par cette forme empruntant au théâtre que par le sujet qu’il aborde, Art de Yasmina Reza : critique piquante du petit monde de l’art contemporain, avec ses jeux de manipulations et ses étiquettes sociales. Sigma constitue aussi une petite comédie sociale qui soulève d’intéressants questionnements sur l’art.

Véritable roman chorale, Sigma réinvente complètement le genre épistolaire. L’intrigue se déroule sous la forme originale de rapports relatant les actions menées par les agents pour le bon déroulement de la mission, et faisant également part de leurs états d’âme et pensées les plus intimes. Somme de fragments et d’indices qui nous aide à reconstruire l’enquête, à en comprendre son fonctionnement. Le narrateur omniscient, tout puissant, à l’image du héros éponyme Sigma, dictateur sans âme ni émotions, parviendrait presque parfois à mettre le lecteur mal à l’aise. On peut sentir sa présence, son influence muette. Le nom sigma, en plus de caractériser l’organisation inquisitrice, est aussi un signe éditorial grec signifiant qu’un réarrangement doit être effectué.

Lake Geneva
Lac Léman, Genève

L’auteure dénonce une certaine normalisation du goût, de ces divertissements aseptisés qui anesthésient le peuple, qui « occupent agréablement les esprits sans les troubler par des questionnements fastidieux » plutôt que de les éclairer. L’intention de l’organisation est la même que celle que l’on trouve dans le célèbre roman Fahrenheit 451 de Ray Bradbury où le contrôle des idées est maintenu en brûlant des livres, mais la méthode est inversée : on ne détruit plus mais on intègre. Méthode encore plus redoutable, le système finit par tout absorber, même ses opposants.

Sigma est une création originale, un roman puzzle qui emprunte au roman d’espionnage, au théâtre et au roman d’anticipation. Complexe et ludique, rocambolesque mais grave, l’absurde y est résonnant, la plume menée brillamment. Ses quiproquos, ses rebondissements, les réactions parfois ubuesques de certains personnages en font un roman choral pétillant qui ne manque pas de rappeler l’art de la comédie théâtrale.

Récit dense et efficace, Sigma ne constitue cependant ni une critique du capitalisme, ni une critique du marché de l’art contemporain mais porte plutôt sur ceux-ci un regard décalé. Le roman ne fait qu’effleurer le pouvoir subversif de l’art, sans jamais formuler de thèse, ou proposer de jugement. Lecture plaisante et ambitieuse, c’est un roman qui plaira à tout amateur de belles lettres et qui nous invite à mener notre propre réflexion sur l’art au sein de la société contemporaine. Fiction complotiste ébouriffante, Sigma est une petite pépite de la rentrée littéraire qui démontre encore une fois le talent évident de sa romancière.

 

Les démons de la mine

Le Jour d’avant

De Sorj Chalandon, aux éditions Grasset

Le Jour d'avant de Sorj Chalandon

« Dans la mine il y a des gueules noires et dans la mine il y a des âmes noires. C’est l’histoire de l’une de ces âmes noires, qui s’appelle Michel Flavent », Sorj Chalandon (interview à retrouver ici.)

Partant d’une histoire vraie, celle de la catastrophe minière de Liévin en 1974, Sorj Chalandon nous entraîne dans un monde industriel sans pitié dont on ne ressort pas indemne.

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Quand fiction et réalité se mêlent : La Fille à la voiture rouge de Philippe Vilain

Philippe Vilain, La Fille à la voiture rouge
© Éditions Grasset

Il suffit parfois de peu pour que naisse l’amour : un parfum, une silhouette, un mot, un geste. La rencontre avec La Fille à la voiture rouge commence par un moment de politesse, une porte ouverte. C’est à la bibliothèque de la Sorbonne que le narrateur rencontre Emma Parker. Elle est belle, Emma, ainsi plongée dans ses pensées, c’est d’abord toute sa jeunesse qui touche, au premier regard, le romancier.

Emma a vingt ans, le narrateur, presque le double. Étudiante en lettres modernes, elle aime les voyages, faire la fête et les grands magasins. Elle vit dans l’urgence, dans l’insouciance. Au volant de sa Porsche rouge, elle emmène l’écrivain pour une balade de nuit à Paris. Enivrante, mystérieuse, il n’en faut pas plus pour le narrateur qui tombe fou amoureux d’elle.

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